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Quand le bien-être nous rend malades

par Louise PASTOURET

Mange cette banane et fais cent pompes ! Sinon… sinon tu ne seras jamais un requin de la finance !

Cela fait plusieurs années déjà que, petit à petit, un certain type de comportement est devenu largement valorisé. Nous sommes tous encouragés à nous y mettre, aussi bien en société que dans la sphère privée. Je veux parler du bien-être et de l’épanouissement personnel.

On en entend tous parler par ci, par là ; témoignages, articles, photos, statistiques, réclame institutionnelle (je pense notamment au Programme National Nutrition Santé, le fameux « manger bouger »). Petit à petit, l’idée fait son chemin. Un beau jour, on regarde de travers son conjoint qui avale un beignet « de trop ». On culpabilise de ne pas avoir le temps de faire du sport. On soupire devant ces petits déjeuners à base de baies de goji et graines de chia (WTF ?) étalés sous nos yeux à longueur de comptes Instagram. On contemple les statistiques sportives de cet ami qui partage inlassablement ses performances sur Facebook.

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Ces gens ont l’air tellement heureux de se lever à 5h du matin pour leur jogging matinal.

C’est vrai que ça donne envie, tous ces corps parfaits. Et c’est plutôt difficile de résister à l’injonction du bien-être. Nous aussi, on a craqué. Nous, les rois de la couette, du snooze et du petit-déjeuner avalé dans les transports en commun. Tout ça parce qu’on a lu un article dans un magazine gratuit clamant les bienfaits du réveil (ultra) matinal. Les milliardaires de la Silicon Valley, eux, démarrent leur journée par un tennis à 4h du matin… après ils pètent le feu toute la journée, et sont beaucoup plus efficaces pour affronter leurs meetings, débriefings, mailings. Contrairement à leurs chiffes molles de collaborateurs qui se lèvent péniblement à 7h (bouuuuh !) et ne deviendront donc jamais milliardaires.

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Transpire, ou tu seras fouetté !

Petit résumé de notre expérience du sport matinal, qui fut brève – et c’est tant mieux. Eh oui, quand on se lève à 5h, adieu la vie sociale, bye bye les fêtes entre amis ou même la séance de ciné à 21h. Bref, imaginez-vous en train de pédaler comme des petits vieux, sur des vélos aussi rouillés que vous. Il fait froid, il fait nuit, et toute la ville dort. Une fois rentré en nage à la maison, à peine le temps de prendre une douche qu’il faut filer pour ne pas rater son train. En fait, la réalité est l’exact contraire du glamour affiché sur les réseaux sociaux – à grand renfort de filtres et de sourires forcés.

Dans le Socialter n°17 (juin-juillet 2016), je suis tombée sur un article qui remet en question cette obéissance aveugle aux préceptes du tout-santé. Intitulé « L’obsession du bien-être, une pathologie moderne : sois bien dans ta peau et tais-toi », il fournit quelques pistes de réflexion intéressantes. Les chercheurs Carl Cederström et André Spicer y dénoncent ce qu’ils décrivent comme un outil au service des entreprises, qui cherchent à entretenir un cheptel de salariés au top de leur forme puisque davantage productifs. Et quand on lit cet article qui décrit les expériences menées sur les salariés de Google (à leur insu) pour les amener à manger plus sainement… on se dit que les auteurs du « Syndrome du bien-être » sont peut-être moins paranoïaques qu’il n’y paraît.

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Un corps parfait, un smoothie parfait… et des pailles parfaitement alignées. Voici l’employée Google du mois !

Un autre point intéressant de leur théorie consiste à définir le bien-être comme une idéologie, ni plus ni moins. C’est le Bien, c’est la Norme, c’est LE comportement à adopter sous peine de critiques unanimes. Sauf que :

Problème n°1 : si je ne suis pas décidé à suivre ce programme (et c’est mon droit le plus strict), je m’expose à subir le regard dépréciatif de mes semblables ainsi que mon propre sentiment de culpabilité.

Problème n°2 : si je suis tenu pour unique responsable de mon bien-être physique et mental, alors tous mes échecs dans la vie relèvent également de ma responsabilité. Ce qui a pour conséquence de gommer les inégalités structurelles, ainsi que de minimiser les coups durs inévitables dans l’existence. Le tout dans un contexte de précarisation du marché du travail. On en vient alors à la question de la résilience, et du sens que l’on décide d’accorder à sa vie. Tout ceci est plutôt bien résumé dans cet autre article, intitulé « Pour être heureux, oubliez-vous ! »

Voici ce que je retiens de tout ça :

  • Arrêtons de scruter notre nombril avec autant d’attention, ce n’est pas le narcissisme qui nous rendra plus heureux. La construction d’une image positive de soi passe par l’ouverture aux autres. Et non plus par cet acharnement à modeler une silhouette parfaite et à en partager tous les détails avec le monde entier, à la recherche de l’approbation d’illustres inconnus.
  • Comme beaucoup de choses dans la vie, le plus difficile c’est de trouver le juste milieu. Je n’ai pas l’intention de décrier ici un régime de vie sain. Simplement, il est inutile de se mettre autant la pression ! C’est ce qui finit par nous rendre tout aussi malheureux. On a enfin réalisé que les images de femmes idéales qu’on voit à longueur de journée sont retouchées et irréalistes. Eh bien il est temps de se dire la même chose devant toutes ces projections de forme, de minceur, et de bonheur sur papier glacé.

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Je vous laisse, je vais faire mon sport de la journée.

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