Former à la culture du libre : pourquoi est-ce si difficile ?
Peu de formations de l’enseignement supérieur, même en informatique, sont dédiées à l’apprentissage de l’utilisation d’outils numériques libres. Pourtant, savoir utiliser des logiciels open source et souvent gratuits peut s’avérer un atout et répondre à des enjeux qui dépassent l’aspect technologique.
Par Camille Jourdan
26 janvier 2026

Utiliser « Scribus plutôt que InDesign, Inskape plutôt qu’Illustrator, GIMP plutôt que Photoshop… » Durant sa licence professionnelle, Mégane Rubat, aujourd'hui chargée de communication au Parc national de forêts, a été initiée à ces logiciels libres, en opposition aux "propriétaires" : autant d’outils qui peuvent être exécutés sans restriction, adaptés, améliorés et rediffusés grâce à leur code en open source. Parmi les plus connus : le système d’exploitation GNU/Linux.
Loin d’être nouveaux (GNU a été créé en 1984), ces outils peinent encore à s’imposer, bien qu’ils apparaissent comme une alternative à ceux des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) sur des aspects de souveraineté numérique ou de protection des données.
Mais se tourner vers le libre implique de connaître ces logiciels et de savoir les utiliser. C'est souvent durant la scolarité, notamment au cours des études supérieures, que l’on acquiert certaines habitudes numériques. Or, de la primaire à l’université, la place du libre reste souvent très limitée en France. En choisissant la licence CoLibre à l’Institut de la Communication de l’Université Lyon 2, Mégane Rubat a intégré l’une des rares formations de l’enseignement supérieur ayant pris le parti de former ses étudiant·es uniquement sur logiciels libres.
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Acculturer aux origines et à l’état d’esprit du libre
Côté ingénierie informatique, le libre a une place plus spécifique, observe Bastien Guerry, militant libriste : « Il est omniprésent : pour fabriquer un logiciel ou un site web, on utilise 90% d’open source, donc il n’y a pas de cours d’informatique sans logiciel libre », détaille celui qui officie chez Software Heritage, organisation dédiée à la conservation du patrimoine que sont les logiciels. Mais bien souvent, « le libre n’est pas abordé en tant que tel : il est noyé dans la technique. »
Quelques modules isolés dans des licences d’informatique, ou au sein d’écoles d’ingénieur·es, permettent cependant d’appréhender des aspects plus théoriques. Marc Jeanmougin, ingénieur de recherche, intervient par exemple à Télécom Paris : « Dans les formations classiques d’informatique, on demande souvent aux étudiant·es de coder à partir de zéro, et moins de s’adapter à du code existant. Mon cours les amène à contribuer à un projet, mais aussi à accéder à des notions historiques, économiques ou sociales du libre », décrit-il.
C’est cette culture que cherchent à transmettre les formations comme CoLibre, ou encore le Master Informatique Ingénierie du Logiciel Libre (I2L) de l’Université du Littoral Côte d’Opale. Éric Ramat, le responsable de ce parcours, l'annonce : « Nous avons des modules sur la compréhension des communautés libristes, les bibliothèques utilisées, le modèle économique… nous voulons faire prendre conscience aux étudiants que le libre, c’est aussi un état d’esprit de redistribution, de contribution. »
C’est sûr que ça change notre regard sur le numérique.
Mégane Rubat
Au risque de se retrouver cloisonné·es dans cette catégorie d’outils ? « Sans parler de libre ou de propriétaire, en tant qu’informaticien, il ne faut pas s’enfermer dans un seul outil, car tout évolue très rapidement », estime Antoine Ameloot, étudiant en 2e année du Master I2L.
Les qualités des libristes seraient d’ailleurs recherchées par les entreprises, note Sonia Dujardin Delacour, directrice générale du cabinet de recrutement Altaïde : « Ils ont un profil "résolution de problèmes", et adoptent aussi une culture de collaboration », souligne-t-elle. Côté communication, Vincent Mabillot, coordinateur de la licence CoLibre, constate que le « secteur naturel » de ce parcours est « l’économie sociale et solidaire », mais il cite aussi des débouchés dans la formation, les services informatiques des collectivités locales…
Essaimer le libre sur le monde du travail ?
Si le libre semble imprégner celles·eux qui y ont été acculturé·es – pour un usage personnel, ou en tant que bénévoles d’associations – beaucoup des diplômé·es de ces formations se retrouvent à travailler sur des logiciels propriétaires, comme en témoigne Mégane Rubat : « Je suis obligée d’utiliser les outils qu’on m’impose, comme la messagerie Outlook ou la suite Adobe, mais si j’ai un travail d’infographie, je passe par Inkscape ! ». Pour Antoine Ameloot, la possibilité de recourir au libre en tant que développeur dépend « de la maturité du projet sur lequel on arrive, de la flexibilité de l’entreprise... »
La marge de manœuvre semble ainsi réduite sur le marché du travail. Mais pour Stéfane Fermigier, co-président de la CNLL, Union des entreprises du logiciel libre et du numérique ouvert, c’est justement pour élargir ce champ d’action qu’il faut faire de la place au libre dans l’enseignement.
Il est évident que si des personnes acculturées au libre arrivent à des postes de décision, cela pourrait faire bouger les choses.
Stéfane Fermigier
Marc Jeanmougin regrette en ce sens « l’inertie des formations », ainsi que le déficit d’expert·es en mesure d’intervenir auprès des étudiant·es. Mais il réfute l’idée d’un "frein idéologique". Bastien Guerry adopte, lui, un autre regard : « Ça reste un peu de la matière militante, ça ne plaît pas à tout le monde. »