Le "jaune emoji" est-il vraiment neutre ?

Chaque jour, plus de 10 milliards d’émojis sourient à travers le monde. Pourtant, leur jaune “universel” n’est peut-être pas aussi neutre qu’on l’imagine.

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Éthique

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WebImpactCulture

Par Léa Pippinato

2 février 2026

9 min

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Crédit : Annie Spratt

Quand Aïssatou, 27 ans, vendeuse dans une boutique de prêt-à-porter, envoie un pouce levé sur WhatsApp, elle choisit désormais la version foncée. « Avant, je laissais le jaune. Je pensais que ça ne comptait pas », raconte-t-elle. « Un jour, une amie m’a demandé pourquoi je ne prenais pas celui qui me ressemblait. » Elle a hésité, puis elle a changé. À Lyon, Thomas, 42 ans, cadre dans le marketing, n’a jamais modifié la couleur de ses emojis. « Pour moi, le jaune, c’était juste un smiley. Un truc neutre, universel. » Lorsqu’on lui parle des débats autour de ces pictogrammes, il s’étonne. « Je n’avais jamais réfléchi à ça. C’est fou comme certaines normes passent sans qu’on les voie. » Comme elles⸱eux, des millions d’utilisateurs⸱rices manipulent chaque jour des symboles conçus pour aller vite, rassurer, simplifier. Les emojis font partie de ces objets devenus invisibles à force d’usage. Pourtant, leur couleur raconte une histoire.

Les visages jaunes ont longtemps été présentés comme universels. Ni blancs ni noirs, juste humains. Cette idée s’est imposée sans véritable débat public. Elle s’explique d’abord par l’histoire du graphisme et des contraintes techniques.

Les premiers smileys n’avaient pas de couleur. En 1963, aux États-Unis, le graphiste Harvey Ball dessine un visage jaune pour une campagne interne. En 1971, en France, le journaliste Franklin Loufrani popularise le même code. Le jaune évoque la bonne humeur, attire l’oeil et fonctionne bien sur fond clair.

Lorsque Apple introduit les emojis sur l’iPhone en 2008, leur apparence s’impose comme une évidence. Dans un texte rétrospectif publié sur Medium, Angela Guzman, alors stagiaire, raconte comment elle a participé à la création des premiers emojis de la marque. Le jaune des visages est retenu pour des raisons de lisibilité sur les petits écrans et de compatibilité avec les écrans RVB. Un choix techniquement efficace, mais qui n’est pas pour autant neutre.

Une étude publiée en 2021 par Alexander Robertson, Walid Magdy et Sharon Goldwater montre que les emojis jaunes ne sont pas perçus comme neutres par les lecteurs⸱rices. Les auteur⸱es écrivent : « L'emoji jaune n'est perçu comme neutre ni par les lecteurs noirs, ni par les blancs. En moyenne, ces deux groupes le perçoivent comme plus susceptible de faire référence à une identité blanche. ». Autrement dit, même lorsque la couleur se veut "hors race", elle reste interprétée socialement. Le jaune ne supprime pas les catégories, il les contourne.

Anne-Sophie Tranchet, experte en UX design, accessibilité et écoconception numérique au service public, rappelle que la neutralité en design relève toujours d’un choix :

Dans le monde militant, être neutre, c’est déjà se placer du côté des oppresseurs. Lorsqu’on parle d’interface, la neutralité consiste le plus souvent à réutiliser des codes déjà établis. Mais cela pose question lorsque ces codes dits "neutres" sont hérités d’applications issues des GAFAM, qui tendent à valoriser davantage le profit que les utilisateur·ices.

Anne-Sophie Tranchet

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Filtres, images et IA : un même imaginaire visuel

Le cas des emojis s’inscrit dans un phénomène plus large. Les interfaces numériques véhiculent des standards visuels implicites. Sur Instagram ou TikTok, de nombreux filtres éclaircissent la peau et lissent les traits. « Je mets un filtre et je deviens plus claire sans l’avoir demandé », raconte Maya, 23 ans, étudiante. « Ça me donne l’impression que mon visage naturel n’est pas la norme. »

Omg, This filter bleaches your skin
@tolaniav_beauty / TikTok

Les intelligences artificielles génératives reproduisent ces logiques. Des requêtes simples comme "beautiful woman" (belle femme) ou "CEO" (PDG) produisent majoritairement des visages blancs. Ces images résultent de bases de données issues d’industries culturelles longtemps dominées par des esthétiques occidentales. La chercheuse Kate Crawford rappelle que ces systèmes ne peuvent pas être neutres lorsqu’ils apprennent à partir de données humaines.

Elle écrit : « On devrait toujours se méfier des systèmes de machine learning présentés comme objectifs, s'ils ont été entraînés sur des données générées par des humains. » Joy Buolamwini, fondatrice de l’Algorithmic Justice League, a montré que certains systèmes de reconnaissance faciale identifiaient moins bien les visages noirs. Son travail souligne que la technologie n’invente pas les inégalités : elle les automatise.

Pour Fabien Lechevalier, doctorant en droit à l’Université Paris-Saclay, chercheur au Centre d’études et de recherche en droit de l’immatériel (CERDI) et à l’Observatoire international sur les impacts sociétaux de l’IA et du numérique (OBVIA), le problème dépasse largement les emojis. Il explique que le design numérique hérite du mythe moderniste de l’objectivité.

Dans la tradition moderniste, le design est présenté comme un ensemble de choix rationnels alors qu’il exprime en réalité des normes sociales situées.

Fabien Lechevalier

Cette idée rejoint les travaux de Langdon Winner, philosophe américain de la technologie, qui montre que les artefacts techniques ne sont jamais neutres : ils incorporent des visions du monde, des valeurs et des rapports de pouvoir, et participent ainsi à l’organisation sociale et politique des sociétés.

Le "neutre" joue ici un rôle central. Fabien Lechevalier souligne qu’il sert à masquer des choix culturels situés, comme l’a montré Donna Haraway, universitaire américaine spécialiste des études sur la science, la technologie et le féminisme, dans son essai Situated Knowledges: The Science Question in Feminism and the Privilege of Partial Perspective. Elle y défend l’idée que toutes les connaissances sont produites à partir de positions sociales et historiques particulières plutôt que depuis une objectivité neutre et universelle. Cette notion, dite des"situated knowledges" (savoirs situés), a profondément influencé les études sur la production de savoirs et l’objectivité scientifique.

Les interfaces se figent et se ressemblent. Anthony Masure, responsable de la recherche à la Haute école d’art et de design de Genève et chercheur en design, parle d’un "design surgelé", c’est-à-dire des formes et des usages figés par des cadres techniques et idéologiques préétablis. Les structures et les comportements deviennent identiques. Cette homogénéité rend les biais (distorsions de jugement socialement construites qui influencent notre manière de percevoir et d’interpréter la réalité) invisibles, car ils apparaissent alors comme naturels.

Se représenter pour résister

L’ajout des tons de peau aux emojis en 2015 décidé par le Unicode Consortium, organisme international à but non lucratif chargé de standardiser les caractères numériques (textes et emojis) afin qu’ils s’affichent de manière identique sur toutes les plateformes, marque un tournant. Il reconnaît que la neutralité initiale ne fonctionnait pas. Les utilisateurs⸱rices s’en emparent. Pour certain⸱es, choisir un emoji à leur couleur devient un acte conscient. Pour d’autres, une manière de se sentir représenté⸱es.

Anne-Sophie Tranchet rappelle toutefois que la pluralité reste partielle : « Dans les emojis genrés, les couleurs ont évolué au-delà du rose et du bleu, mais la différenciation repose encore largement sur des marqueurs simplistes, comme la longueur des cheveux. Cela montre les limites d’une représentation pensée comme norme internationale, là où l’objectif n’est pas de la remettre en cause mais de la refléter. »

Pendant ce temps, des communautés en ligne n'hésitent pas à détourner ces outils. Sur Black Twitter, un ensemble informel de communautés afro-descendantes actives sur X, emojis et GIFs deviennent des marqueurs identitaires. Des artistes 3D non occidentaux créent des avatars hors normes. Ces pratiques rappellent que le numérique reste un espace de lutte symbolique.

Pour Fabien Lechevalier, un numérique véritablement pluriel suppose la coexistence de visions du monde multiples, une co-conception avec les communautés et des interfaces modulables, comme le proposent les approches du design pluriversel et décolonial.

Le jaune des emojis sourit partout. Mais derrière ces sourires, une question persiste. Et si le plus politique, dans le numérique, était ce qu’on continue d’appeler "neutre" ?

Références :