Caméras intelligentes : vers une société sous contrôle permanent ?

De plus en plus de territoires frisent l’illégalité en s’équipant de caméras de vidéosurveillance algorithmique. Dans la région lyonnaise, les lycées deviennent un terrain d’expérimentation en matière de sécurité, contre l’avis des enseignant⸱es et des parents d’élèves.

Par Mathilde Beauge

12 février 2026

9 min

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Crédit : Getty Images

L’annonce tient sur quelques lignes dans un encadré orange. « À la rentrée de septembre 2025, la Région a souhaité expérimenter deux nouveaux dispositifs : les scanners corporels [...] et la vidéosurveillance algorithmique [...] qui repose sur l’intelligence artificielle et permet de détecter des comportements suspects », peut-on lire dans le magazine mensuel de novembre de la Région Auvergne-Rhône-Alpes. L’objectif affiché ? Faire de la sécurité aux abords des lycées « une priorité ». Caméras intelligentes, boutons d’alerte connectés, scanners d’aéroport et même brigades cynophiles : sous l’impulsion du président de Région Fabrice Pannekoucke - et surtout de son prédécesseur Laurent Wauquiez - plusieurs de ces initiatives sont déjà à l’œuvre ou font l’objet d’expérimentations.

Elles s’inscrivent dans une logique sécuritaire plus globale en France : alors que le ministre de la Justice Gérald Darmanin s’est dit, en mai dernier, favorable aux outils de reconnaissance faciale dans l’espace public, le chiffre d’affaires des entreprises de vidéosurveillance a bondi de près de 8% en 2024, selon le magazine spécialisé En toute sécurité. Toujours en hausse, il avoisinait les 2,3 milliards d'euros en 2025. Or la subtilité de ces caméras réside dans leur logiciel d’exploitation, équipé ou non de traitements algorithmiques et d’intelligence artificielle pour reconnaître des objets, des formes, des silhouettes, des mouvements…

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Jeux Olympiques et surveillance de masse

Avec des caméras “augmentées”, les personnes ne sont plus seulement filmées, mais analysées de manière automatisée, en temps réel, afin de collecter des informations les concernant. Ces nouveaux outils vidéo peuvent conduire à un traitement massif de données personnelles. Ils entraînent une surveillance accrue des comportements individuels et collectifs, qui va bien au-delà des systèmes de vidéoprotection classiques.

Commission Nationale de l'Informatique et des Libertés (CNIL)

Le hic ? Laisser à des logiciels le pouvoir de décider ce qui est suspect ou non, sans débat public, accroît le risque d’interpellations arbitraires et de discriminations. Par ailleurs, dans le sillage de la loi Sécurité Globale de 2021, la multiplication de l’usage de ces technologies - motivée par des intérêts économiques et politiques - laisse craindre une surveillance généralisée des faits et gestes de chacun⸱e.

À ce jour, il n’existe pas de texte de loi spécifique encadrant l’usage de ce type d’enregistrement vidéo. Si la CNIL rappelle que « les dispositifs les plus intrusifs sont interdits en l’absence d’une loi », plusieurs initiatives législatives sont cependant à l’étude afin d’améliorer la protection des commerces ou des transports en commun. La loi du 19 mai 2023 a autorisé, pour la première fois et à titre expérimental, le recours aux caméras augmentées pour la sécurisation de certains grands événements, en amont des Jeux Olympiques et Paralympiques de Paris 2024. Malgré un bilan mitigé, les député⸱es ont voté fin décembre dernier pour la prolongation de cette expérimentation jusqu'à fin 2027.

Les collectivités hors des clous

D’après une enquête réalisée par Franceinfo, plusieurs communes (Lille ou Denain dans le Nord, Moirans dans l'Isère, les Pennes-Mirabeau ou Venelles dans les Bouches-du-Rhône) n’ont pas attendu le tampon officiel de l’État pour recourir à des logiciels de VSA - comme BriefCam - et les utiliser à l’insu de leurs administré⸱es. De son côté, la Région Auvergne-Rhône-Alpes mise sur les lycées pour asseoir sa politique de sécurité… du moins dans son plan de communication. Alors que des portiques sont déployés à l’entrée de la quasi-totalité des établissements depuis 2016, le conseil régional (à majorité LR) entend surfer sur la dynamique des JO et a demandé à plusieurs reprises une modification de la loi pour aller plus loin. Sans succès.

Malgré un refus de la Préfecture, le 1er septembre 2025, les élèves du lycée Charles Mérieux (Lyon 7ème) ont franchi un scanner corporel à ondes électromagnétiques similaire à ceux que l’on trouve dans les aéroports. En dépit d’une volonté de généralisation suite au meurtre d’une surveillante, à peine trois mois plus tôt, dans un collège de Nogent (Haute-Marne), le scanner avait disparu dès le lendemain, juste après la parution d’articles dans la presse. « La démonstration a été faite en dehors des clous et de tout respect de la loi, contre l’avis des parents d’élèves et des enseignants », pointe Catherine Bony, conseillère régionale écologiste à la commission Éducation.

« Remettre du lien »

Côté vidéo, l’élue confirme la présence de caméras de surveillance dans les établissements mais sans logiciel algorithmique. À rebours de ses éléments de langage à destination des citoyen⸱nes, le cabinet de Fabrice Pannekoucke, sollicité à ce sujet, ne dit pas autre chose : « Aucun dispositif de vidéo algorithmique n’est déployé dans les lycées de la Région. Même si cette volonté a été formellement validée par un vote démocratique des élus régionaux, sans autorisation de l’État, cela ne peut pas être mis en œuvre sur le long terme ». La direction prise par l’exécutif régional ne manque pourtant pas d’inquiéter les premier⸱es concerné⸱es.

« La vidéosurveillance n’est pas notre priorité », martèle Sandra Buteau-Besle, membre de l’association de parents d’élèves FCPE. « On a plutôt des idées pour remettre du lien, de l’humain et du dialogue dans une logique de vivre-ensemble. Nos demandes concernent aussi des aménagements plus utiles comme une rénovation des huisseries ou une lutte contre les effets de la canicule. Résultat : on a des annonces "paillettes", et on reste avec des chaudières hors d’âge », déplore-t-elle. Quant aux enseignant⸱es, il n'est pas dit qu’ils⸱elles soient favorables à l’idée de se retrouver surveillé⸱es elles⸱eux aussi sous toutes les coutures.

Alors que six attaques au couteau ont été recensées dans plusieurs établissements scolaires au cours de l’année écoulée, le ministère de l’Education nationale a communiqué début février des chiffres confirmant une hausse de 25% des agressions physiques et verbales envers le personnel éducatif entre 2022 et 2023. Une violence croissante à laquelle l’État répondait en 2024 par un plan ministériel chiffré à 4 milliards d’euros destiné à « apaiser le climat scolaire et renforcer la sécurité des établissements ». Mais le déploiement de scanners d’aéroport, dont l’installation peut se chiffrer jusqu’à 250 000€, ou de logiciels algorithmiques - pour l’heure illégaux - suffira-t-il à endiguer le phénomène ?

« La vraie violence, c’est qu’on n’offre pas d’avenir à nos élèves, surtout dans les lycées pro », souffle Guillaume Lebourgeois, professeur au lycée Magenta de Villeurbanne. « On monte les gens les uns contre les autres, on fait des murs, on laisse penser aux lycéens qu’ils sont en danger et qu’ils sont source de danger. C’est une vision de la société qui, de notre point de vue, est très problématique », conclut Catherine Bony. Pour l'heure, l'Etat continue de tenir la digue : le 2 février dernier, une proposition de loi Renaissance sur la VSA dans les commerces a été retoquée. Mais jusqu'à quand ?

Références :