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Journaliste et malvoyant : Romain Beauvais raconte son quotidien numérique

Journaliste et malvoyant : Romain Beauvais raconte son quotidien numérique

On a parlé de la voix synthétique d'Audrey qui le guide pour utiliser son iPhone, et du site des Impôts... l'un des plus casse-tête. Aperçu de ses usages numériques au quotidien.

Je m’appelle Romain, je suis journaliste sportif. J’ai été diplômé de l’Institut pratique du journalisme en 2012. Ensuite j’ai fait quelques articles pour des blogs sur le handicap, avant de créér un média qui s’appelle Ladies Sports, spécialisé dans le sport féminin.

Jusqu’à l’adolescence, j’avais une vision normale. En 2002, on m’a diagnostiqué une rétinite pigmentaire avec perte de la vision centrale : je perds tout ce qui est relief et détails. Même si j’ai une excellente vision en périphérie, je perds la vue par paliers puisque c’est une maladie dégénérative. Il faut accepter de devenir aveugle, et ce n’est pas facile quand tu as vu pendant 18 ans.

Comment utilises-tu ton ordinateur au quotidien ?

Tout est Apple, chez moi. Ce n’est pas parce que je suis mordu de la marque : à l’époque, quand mon handicap est apparu, Apple était un peu plus en avance que Microsoft sur l’accessibilité. C’est pour ça que j’ai opté pour Apple. Aujourd’hui, Microsoft a rattrapé son retard... mais je me suis habitué aux Macs.

Quand tu ouvres les préférences systèmes d'un Mac, il y a un onglet « Accessibilité ». Tu peux choisir toutes les options que tu veux, que ce soit pour les personnes malentendantes, malvoyantes, ou tout autre type de handicap.

Moi, j’appuie sur le bouton « Inverser les couleurs ». Ça me permet de travailler comme tout le monde, sauf que mon écran est mauve. Pour nous, personnes malvoyantes, le plus important c’est le contraste. C’est plus compliqué quand on veut travailler sur des vidéos ou des photos, puisqu’il faut enlever l’inversion des couleurs.

page d'accueil du site l'Equipe sans inversion de couleur
page d'accueil du site l'Equipe avec inversion de couleur

J’utilise aussi un raccourci clavier qui me permet de zoomer. C’est très perturbant pour les voyants : comme il y a un grossissement, les phrases s’affichent de manière tronquées.

J’ai aussi Voice Over sur le Mac, un outil de synthèse vocale. Si tu veux rechercher un mail, des raccourcis clavier t’emmènent dans l’interface des mails et l’ordinateur vocalise toutes les étapes que tu effectues. Mais pour l’instant je ne l’active pas encore, parce qu’il faut le pratiquer : c’est un peu technique sur l’ordinateur, il y a beaucoup de subtilités.

Sur les Macs, il y a aussi la commande vocale avec Siri. L’utilisateur peut avoir un contrôle vocal, comme quand on dit : « OK Siri… » sur l’iPhone. Mais c’est un outil un peu moins efficace, il doit encore être travaillé. Peut-être qu’il a été amélioré sur les nouveaux appareils, mais moi j’ai un Mac de 2015 et ça galère un peu.

Et ton smartphone ?

J’ai beaucoup d’applications sur l’iPhone : c’est l’outil que j’utilise le plus au quotidien. Je m’en sers beaucoup pour un usage personnel : WhatsApp, Facebook, Twitter, la RATP (les transports en commun parisiens), le GPS…

Toutes ces applications sont accessibles puisque c’est la synthèse vocale Voice Over qui lit les contenus. J'ai choisi d'utiliser la voix féminine, qui s'appelle Audrey. C'est bien plus simple à appréhender et à maîtriser sur smartphone : tu double ou triple-cliques sur l’écran. Sur l'ordinateur, Voice Over est ultra compliqué : il y a beaucoup de subtilités et de raccourcis clavier à connaître.

As-tu remarqué des évolutions notables dans ces technologies d'assistance depuis que tu t'en sers ?

J'ai appris à utiliser tous ces outils en 2018, quand j’ai fait ma rééducation à l’Hôpital Sainte Marie à Paris. Depuis 4 ans, je n’ai rien vu de révolutionnaire. Apple, avec ses nouveaux iPhones, a dû améliorer l’accessibilité : je crois qu'il y a une option braille.

As-tu bénéficié d'un soutien financier ?

Si tu veux t’acheter du matériel, ça peut être financé en partie. Par exemple mon nouveau Mac est financé à 100% par l’Agefiph (Association de gestion du fonds pour l'insertion des personnes handicapées). Je les ai contactés pour financer mon ordinateur dans le cadre de mon projet média.

Je suis aussi passé par l’association Valentin Haüy. Tu payes ta cotisation à l’année, et après soit les cours sont inclus soit ils sont à payer en supplément. Je crois que le package informatique est compris dedans. Il y a un cours tous les mardis sur différents thèmes, pour t’aider à devenir plus autonome.

Quelles sont tes habitudes en ligne ? Qu'est-ce qui te pose problème lorsque tu navigues sur le Web ?

La plupart du temps, je travaille sur mon projet média : Wordpress est ouvert en continu. Je fais aussi de la veille sur les réseaux sociaux, sur les sites sportifs et d’information. 90% du temps que je passe en ligne est consacré au travail.

Côté démarches, je me rends sur le site de Pôle Emploi, la MDPH (Maison Départementale des Personnes Handicapées) et les sites du Ministère. Le reste, c’est personnel : réseaux sociaux et achats en ligne.

Quand j’ai les yeux fatigués, j’utilise un raccourci clavier (« Cmd » + « l ») qui me fait la lecture. C’est une commande basique du Mac, qui ne dépend pas de Voice Over. Quand je m’en sers, ça fonctionne 9 fois sur 10.

Par contre cette commande ne fonctionne pas avec les images. Quand quelqu’un met du texte sur une image sans accessibiliser ce visuel, c’est-à-dire renseigner son texte alternatif, la synthèse vocale ne fonctionne pas. Dans ce cas-là, je pars du site.

Même problème avec le format PDF. Il faut penser à rendre ces documents accessibles avant de les mettre en ligne, sinon les outils de synthèse vocale ne peuvent pas lire les textes. Quand c’est comme ça, je ferme : ça n’a aucun intérêt.

Y a-t-il des sites ou des applications en particulier qui te sont difficiles d'accès ?

J'ai encore un reste de vision, donc je me sers de la synthèse vocale quand je suis fatigué. Mais parfois j’ai besoin de quelqu’un qui voit, et c’est une personne de mon entourage qui fait les démarches pour moi.

La difficulté que j’ai rencontré, c’est quand j’ai créé une association : Les Reines du Vélo. J’ai dû réaliser toutes les démarches en ligne sur le site de la Préfecture de police de Paris. Là, c’est ma co-présidente qui a fait toutes les démarches car rien n’était accessible, même avec la synthèse vocale. C’est compliqué de trouver les menus, de remplir les documents en ligne. Il faut télécharger, imprimer, scanner… sur certains sites, c’est bloquant.

Il y a aussi le site des Impôts : le problème, c’est que ses infrastructures commencent à dater. Même si la commande me lit les menus, le site est une usine à gaz : pour trouver les sous-menus, j’ai vraiment besoin de quelqu’un qui voit, sinon je perds un temps fou. Si je mets Voice Over, ça fonctionne… mais c’est long. Ça manque d’intuition, l’expérience utilisateur n’est pas bonne.

A part ceux-là, je n’ai pas rencontré tant de difficultés que ça. Les normes d’accessibilité du W3C (World Wide Web Consortium) ont constitué une vraie avancée : la plupart des sites sont accessibles aujourd’hui.

De quoi aurais-tu besoin pour que ton expérience sur Internet soit plus fluide ?

L’idéal serait que tout soit accessible. Mais il faut mettre en avant les choses positives : Google, par exemple, fait beaucoup de choses pour l’accessibilité. Donc il y a des choses qui avancent. Si j’ai envie d’écrire un article, je peux pratiquement le dicter sur mon ordinateur.

En remontant 3 ans en arrière, il y avait des choses que la synthèse vocale ne lisait pas. Maintenant, je pense que 99% des contenus en ligne sont accessibles.

Sur le plan technique, les balises de texte alternatif permettent de rendre accessibles certains éléments, comme les images. Il faudrait que ça devienne intuitif dès qu’on demande à un développeur ou à une agence de travailler sur un site. Après, c'est sûr que rendre un site accessible a un coût : il faut passer par une agence qui réalise un diagnostic.

Évidemment il faudrait que tout le monde soit sensibilisé à ces questions-là, que ça devienne un automatisme. Quand j’ai un développeur en face de moi, j’aimerais bien ne plus avoir à lui dire : « Alors, est-ce que tu as bien pensé à l’accessibilité ? ».

Finalement, ça implique la prise en compte du handicap à l’échelle de la société, pour mettre en place une accessibilité universelle. 80% des handicaps apparaissent au cours de la vie : ceux présents dès la naissance sont minoritaires. Une personne touchée par un handicap, si elle est sensibilisée dès le plus jeune âge, sera moins désemparée face à cette situation et aura davantage de facilité à vivre avec.

[Photo de couverture : Ramiro Mendes]

Louise PASTOURET
Louise PASTOURET
Un numérique accessible à tout·es qui n'épuise pas les ressources de la planète : un enjeu d'avenir sur lequel nous pouvons agir dès à présent. Ma mission : trouver les initiatives responsables, éthiques et inclusives qui font bouger les choses dans le bon sens.

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