D'ici 2030, l'IA siphonnera plus d'eau que jamais - et les géants de la Tech continuent sur leur lancée
Dans sa course effrénée à l'intelligence artificielle, Microsoft prévoit que la consommation d'eau de ses centres de données aura plus que doublé entre 2020 et 2030, notamment dans des régions déjà touchées par des pénuries d’eau. Dans ce contexte critique, le déploiement de certains dispositifs techniques pourrait limiter l'accaparement des ressources hydriques.
Par Marie Férey
26 mars 2026

En 2020, le géant du numérique américain Microsoft s’engageait à atteindre une empreinte eau positive d’ici 2030, c’est-à-dire à réintroduire plus d’eau dans l’écosystème que ce qui est consommé par l'entreprise - en particulier pour le refroidissement de ses centres de données. Six ans plus tard, cette belle promesse semble désormais impossible à tenir. Selon des prévisions internes établies l'année dernière par Microsoft, auxquelles le New York Times a eu accès, l'entreprise prévoit que la consommation d’eau de ses centres de données fera plus que doubler d’ici 2030 (par rapport à ce qui a été consommé en 2020).
Pour comprendre ce revirement, il faut regarder du côté de la course frénétique à l’intelligence artificielle. Pour développer cette technologie, les entreprises comme Microsoft construisent de nombreux centres de données. Ces immenses entrepôts abritent des serveurs utilisés pour le stockage et le traitement des données, ainsi que pour entraîner leurs modèles d’IA. Et comme ces centres de données chauffent, il faut les refroidir… avec de l’eau.
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Des besoins en eau toujours plus importants
D’après le rapport environnemental 2025 de Microsoft, les besoins annuels en eau pour ses centres de données s'élevaient à 7,9 milliards de litres en 2020 et 10,4 milliards de litres en 2024. Mais la demande pourrait encore tripler au cours de cette décennie, pour atteindre 28 milliards de litres en 2030.
Après que le Times ait contacté Microsoft, l'entreprise a déclaré avoir révisé ses prévisions afin de tenir compte de nouvelles techniques d'économie d'eau. Elle prévoit désormais une hausse de "seulement" 150 % par rapport à 2020, soit une consommation estimée à 18 milliards de litres d'eau en 2030.
Microsoft n'est pas la seule entreprise concernée. Par exemple, entre 2018 et 2022, les prélèvements en eau de Google ont bondi de 82%.
Une eau puisée dans les régions les plus arides du monde
Le problème ? Les centres de données sont souvent situés dans des régions arides, comme l'Arizona ou l'Espagne. Un choix qui ne doit rien au hasard : ces infrastructures doivent être construites à l'intérieur des terres, là où le taux d'humidité est faible, afin de réduire le risque de corrosion des métaux. Et puis, ces terres arides sont aussi des zones sur lesquelles il est moins onéreux de construire ces immenses entrepôts. Dans son Rapport 2024 sur la durabilité environnementale, Microsoft a déclaré que 42 % de son approvisionnement en eau provenait de « zones soumises à un stress hydrique ».
L'implantation des centres de données dans ces zones arides aggrave plusieurs problématiques locales :
- Les nappes phréatiques et les cours d'eau s’assèchent de plus en plus.
- Les populations sont en difficulté pour leurs besoins domestiques et agricoles.
- Le refroidissement des serveurs devient plus difficile au fur et à mesure que les températures augmentent : il faut donc encore plus d'eau pour maintenir le même niveau de performance.
D'ailleurs, les oppositions contre les projets de construction de centres de données se multiplient. Aux États-Unis par exemple, 25 projets de centres de données ont été abandonnés en 2025 sous l’effet d’oppositions locales, soit quatre fois plus que l’année précédente.
Des innovations prometteuses pour réduire la consommation d’eau des centres de données
Il existe toutefois des pistes pour économiser cette ressource précieuse, notamment :
Le recours à d'autres types d'eau
Des eaux alternatives peuvent être utilisées : l'eau de pluie, les eaux usées et traitées, les eaux des canaux ou lacs, etc. Le recours à ces eaux alternatives permet de réduire la pression sur les nappes phréatiques, mais doit être combinée avec d'autres solutions.
Les systèmes en boucle fermée
L'eau de refroidissement est recyclée puis renvoyée dans le circuit, ce qui réduit les prélèvements externes. Une piste adoptée par Microsoft en août 2024, avec la conception de centres de données sans évaporation d’eau. Ces nouveaux sites commenceront à être mis en service fin 2027.
Le freecooling
Dans ce processus, l'air extérieur est utilisé pour rafraîchir les serveurs, tandis que l'air chaud qui sort des équipements est évacué vers l'extérieur. En séparant les allées "chaudes" et les allées "froides" (air d'admission), on évite les mélanges d'air, ce qui permet d'améliorer l'efficacité du refroidissement. Cette solution repose sur une source d'énergie inépuisable (l'air ambiant), mais qui dépend beaucoup des conditions météo car cette méthode fonctionne uniquement en dessous de 25 °C. Elle n'est donc pas opérationnelle dans les zones arides où les centres de données sont souvent construits.
Le refroidissement par immersion
Les composants électroniques des serveurs sont immergés dans une huile minérale (afin d’éviter les courts-circuits et l’oxydation) pour les refroidir.
Le refroidissement par eau de mer
Les infrastructures peuvent aussi être complètement immergées en mer. Plusieurs expérimentations ont été menées : citons notamment le projet Natick mené par Microsoft en 2018, consistant à immerger des serveurs au large de l'Écosse pour que ceux-ci se refroidissent naturellement avec l'eau de mer. Plus récemment, la société chinoise Highlander a également conçu des centres de données pouvant être immergés dans l'océan.
Toutefois, le refroidissement par eau de mer pose aussi d'autres problématiques : risques de corrosion, coûts très élevés, maintenance compliquée... et une promesse écologique contestable. En effet, la fabrication, le transport, le déploiement maritime, l’éventuelle récupération et le recyclage du matériel sont des procédés polluants. De plus, l'immersion de centres de données en pleine mer peut également avoir un impact sur l'écosystème marin.
Ce ne sont donc pas les solutions qui manquent pour réduire la consommation d'eau des centres de données. Ceux de Microsoft, ainsi que les infrastructures appartenant aux autres géants de la technologie - qui construisent eux aussi des centres de données engloutissant des quantités d'eau faramineuses. Le projet Hyperion, lancé par Meta, vise par exemple à construire un gigantesque centre de données sur 800 hectares en Louisiane. Au Texas, c'est un centre de données d'OpenAI, l'entreprise mère de ChatGPT, qui inquiète les résident·es : à lui seul, il devrait consommer autant d’eau que tous les habitant·es de Miami !
Il faudra donc creuser du côté de ces solutions, mais aussi et surtout les accompagner d'une remise en cause profonde du modèle de croissance. Les géants de la tech doivent impérativement intégrer la sobriété numérique dans leur stratégie, et privilégier l'efficacité énergétique plutôt que la multiplication des infrastructures, sans oublier d'intégrer le coût environnemental dans le calcul de rentabilité. Car dans un monde aux ressources finies, la véritable innovation ne sera pas celle qui consomme le plus, mais celle qui dure le plus longtemps.
Références :
Microsoft
Développement durable : Microsoft atteindra une empreinte eau positive d’ici 2030Clubic
Microsoft : l'objectif de "neutralité carbone" de 2030 prend l'eau... littéralementThe New York Times
Microsoft Pledged to Save Water. In the A.I. Era, It Expects Water Use to SoarMicrosoft
2025 Environmental Sustainability Report (p. 37)Reporterre
Data centers : leur consommation d’eau va exploserUsbek & Rica
Les nouveaux data centers exploités par les géants de la tech puiseront de l'eau dans les régions les plus arides du mondeThe Guardian
Revealed: Big tech’s new datacentres will take water from the world’s driest areasMicrosoft
2024 Environmental Sustainability Report (p. 6)The Shift Project
Intelligence artificielle, données, calculs : quelles infrastructures dans un monde décarbonné ?Next
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Immersion cooling : une technologie de refroidissement prometteuse pour les serveurs, à condition de la maitriserFrance Info
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