Incels : comment leur langage codé prospère dans les failles du numérique
Sur internet, des mots comme "Femoid", "Chad", "Stacy" ou encore "Blackpill" envahissent de nombreuses plateformes. Un langage codé qui facilite la diffusion de discours misogynes et participe au processus de radicalisation en ligne.
Par Pauline Deprez
24 février 2026

Le langage comme grille de lecture idéologique
C’est en 1997 que le terme "incel" est utilisé pour la première fois. Une étudiante canadienne, connue sous le pseudonyme d’Alana, crée un site et un réseau de discussion pour parler de ses difficultés relationnelles et sexuelles. Le projet, baptisé « Alana’s Involuntary Celibacy Project », se voulait à l’origine un espace de soutien dénué de toute dimension idéologique. L’appellation incel ("involuntary celibate" ou "célibataire involontaire") a évolué pour désigner une communauté en ligne misogyne, majoritairement masculine, interprétant la difficulté sentimentale comme une injustice sociale qui profiterait aux femmes.
La sphère incel repose sur un lexique codé, qui structure une vision du monde bien souvent issue de travaux en psychologie évolutionniste. Ce courant controversé de la psychologie cognitive présente l’échec amoureux de certains hommes comme le résultat d’une sélection biologique héritée de la préhistoire. Dans son article « Je serai toujours un sous-homme, je suis juste un perdant de la loterie génétique », Louis Bachaud, chercheur interdisciplinaire en sciences sociales, introduit les termes utilisés.
Les hommes sont classés selon leur valeur supposée sur le marché amoureux. Au sommet de cette hiérarchie, les "Chads" : mâchoire carrée, muscles saillants, dents blanches, ils plaisent à toutes les femmes sans effort. L’invention de cette figure permet de maintenir pour les incels le respect d’une masculinité dominante sans s’y identifier pour autant. Juste en dessous, on retrouve les "Normies" : une expression désignant les hommes "moyens", capables d’avoir des relations amoureuses mais souvent décrits comme cantonnés à la friendzone (relégués au statut d'ami).
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La "pilule noire" signifie : « je vais désormais embrasser la violence, la haine et la misogynie »
Les "sub5", eux, se trouvent au bas de l’échelle. Ce terme vient d’un système de notation de l’apparence physique, sur une échelle de 1 à 10. Être "sub5" signifie se situer en dessous de la moyenne. Ces hommes se considèrent eux-mêmes comme physiquement répulsifs, convaincus d’être rejetés de manière systématique par les femmes. Certains deviennent alors adeptes du "Looksmaxxing", un procédé consistant à optimiser son apparence par le sport, les soins esthétiques et parfois la chirurgie, dans l’espoir de leur plaire davantage. Sur Tiktok, des centaines de vidéos de jeunes hommes montrent fièrement leur transformation physique et leur capacité à rendre leur mâchoire carrée, allant même jusqu’à la frapper à l’aide d’un marteau pour la façonner (une technique appelée "bonesmashing").
Une démarche souvent désapprouvée par l’idéologie de la "Black pill" (pilule noire). Centrale dans les communautés incel, celle-ci affirme que l’attractivité est entièrement déterminée par des facteurs biologiques immuables. Cette théorie fait allusion au dilemme du film Matrix, où le protagoniste principal doit choisir entre rester dans un monde d'illusions (en prenant la pilule bleue) ou voir le monde tel qu'il est réellement (en optant pour la pilule rouge). Selon le psychothérapeute Sam Louie, la "pilule noire" signifie : « je vais désormais embrasser la violence, la haine et la misogynie ».
Ce discours va de pair avec l’expression LDAR : "lay down and rot" (s'allonger et pourrir). Ses adeptes sont résignés et se jugent condamnés à l’échec amoureux. Cette lecture du réel sert à légitimer des discours haineux envers les femmes, en faisant d’expériences individuelles de souffrance un récit collectif refusant toute forme de contradiction.
Les femmes sont bien sûr elles aussi réduites à des catégories figées et déshumanisantes. Les "Stacy" désignent celles jugées très attirantes, bien qu'associées à des traits négatifs : elles seraient superficielles, opportunistes et exclusivement attirées par les "Chads". En parallèle, on retrouve les "Becky" : des femmes perçues comme moins séduisantes mais néanmoins inaccessibles aux incels, car supposément attirées par des hommes mieux classés. Ce prénom anglo-saxon stéréotypé est utilisé depuis longtemps dans la culture internet pour désigner une jeune femme blanche "lambda".
Plus largement, le terme de "femoids", contraction de "female humanoids" (humanoïdes femelles), sert à nier l’individualité des femmes en les ramenant à un statut mécanique. Pour les incels, les femmes seraient incapables de réflexion individuelle mais bien gouvernées par des automatismes, notamment dans leurs choix amoureux.
Un langage qui échappe à la modération
En plus de structurer une certaine vision du monde, ce langage codé constitue aussi un outil d’évitement des dispositifs de modération en ligne. Les plateformes reposent en grande partie sur des systèmes de détection automatisée des contenus haineux, fondés sur l’identification de mots-clés explicites, d’insultes ou d’appels directs à la violence. Or le vocabulaire incel contourne ces filtres en utilisant des termes compréhensibles uniquement par les initiés.
Dans un rapport consacré aux discours haineux en ligne publié en 2023, l’Arcom (Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique) souligne que les outils de modération peinent particulièrement à identifier les formes indirectes, codées ou ironiques de haine.
53%
des messages jugés haineux par des humain⸱es n’étaient pas détectés (selon un échantillon analysé entre janvier et juin 2022).
Source : Agence des droits fondamentaux de l’Union Européenne
Cette difficulté est renforcée par la logique de circulation des contenus sur les réseaux sociaux, en particulier sur TikTok, YouTube ou Reddit, où les formats courts brouillent encore davantage la frontière entre discours haineux et simple "humour de niche".
Ce lexique contribue aussi à la recommandation algorithmique. En interagissant avec des contenus utilisant ces termes, les utilisateurs alimentent des profils d’intérêt qui renforcent l’exposition à des vidéos similaires. Le jargon devient alors un signal faible, mais efficace, pour orienter les internautes vers des contenus incels.
Selon Dominique Cardon, sociologue et auteur de « Culture numérique », les plateformes numériques ne lisent pas les contenus comme des messages politiques ou sociaux, mais fonctionnent selon des critères de performance et d’engagement. Ceci tend à favoriser les contenus qui captent l’attention, y compris lorsqu’ils véhiculent des idées radicales. Une logique qui, en valorisant les discours les plus polarisants, offre un puissant accélérateur aux récits véhiculés par certaines communautés, comme les incels.
Références :
OpenEdition Journals
"I’ll always be a subhuman, I just lost the genetic lottery": Subaltern Identity‑building in Online Incel Discourse and IdeologyMDPI
Involuntary Celibacy (Incel) Identity: A Thematic Analysis of an Online Community’s Beliefs and Emotional ExperiencesArcom
Lutte contre la contre diffusion de contenus haineux en ligne : bilan des moyens mis en oeuvre par les plateformes en ligne en 2022 et perspectivesEuropean Union Agency For Fundamental Rights
Haine en ligne : nous devons améliorer la modération des contenus afin de lutter efficacement contre les discours de haineOpenEdition Journals
Dominique CARDON (2019), Culture numérique