Licencié à cause de l'IA : et si votre futur revenu tombait… sans travail ?

L’impact des intelligences artificielles sur l’emploi n’en finit pas de faire couler de l’encre. Pourraient-elles définitivement travailler à la place des humain⸱es, à qui il ne resterait plus qu’à percevoir un revenu universel ? C'est la piste creusée par deux associations américaines, qui proposent un revenu de base aux travailleurs⸱ses victimes des bouleversements du marché du travail.

Par Jordi Lafon-Lacaze

30 avril 2026

6 min

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Illustration de l'article : Licencié à cause de l'IA : et si votre futur revenu tombait… sans travail ?
Crédit : Lucas Favre

Le FOBO (Fear Of Becoming Obsolete - peur de devenir obsolète) est l'un des nouveaux concepts à la mode : ce phénomène frappe des travailleurs⸱ses dont le poste est menacé par les intelligences artificielles. Ces derniers mois, aux Etats-Unis particulièrement, plusieurs plans de licenciement d’envergure ont été justifiés par un recours plus étendu à des modèles d’IA - sans que l’on parvienne à déterminer s’il ne s’agit pas d’un prétexte pour réajuster son modèle économique sans montrer de signes de faiblesse. Amazon a été l'une des premières entreprises à le faire, en supprimant 14 000 postes au mois d'octobre 2025. Ce mois-ci, Meta s'apprête à renvoyer 8 000 personnes, et Microsoft propose un plan de "retraite anticipée" à 7% de son personnel américain.

Dans ce contexte deux associations associations américaines, The Fund for Guaranted Income et What We Will, ont décidé de lancer le programme The AI Dividend. La première est une association militant pour un revenu universel (c'est-à-dire un transfert monétaire accordé sans conditions à l'ensemble de la population). Cette organisation a encadré différents projets pilotes de ce type, à hauteur de plus de 25 millions de dollars au cours des cinq dernières années, pour des causes diverses - sans rapport avec l'IA jusqu'à présent. De son côté, What We Will est une structure issue du Tech Workers Coalition : une organisation de travailleurs⸱ses de la Tech ayant donné naissance à différents groupes spécifiques, qui s'étaient jusqu'ici organisés autour d’entreprises du secteur. What We Will est le groupe dédié aux personnes sans emploi.

The AI Divididend vise à soutenir les personnes victimes des bouleversements que l'IA provoque sur le marché du travail, en leur versant une indemnité de 1000$ par mois. S’adressant d’abord aux travailleurs⸱ses du secteur de la Tech, le programme cible à la fois des personnes expérimentées qui ont été licenciées et des jeunes diplômé⸱es qui ne trouvent pas de premier emploi.

Kaitlin Cort, cofondatrice de What We Will, précise qu'au-delà de l’aide financière, « notre objectif est de proposer des formations techniques, parallèlement à des actions de sensibilisation aux droits des travailleurs et à l'éducation politique autour de l'IA ». Elle détaille : « Nous formons des binômes avec des débutants et des profils plus expérimentés. Certaines de ces personnes ont des idées d'entreprises qu'elles souhaitent créer, ou de projets parallèles qu'elles souhaitent mener. Or ce dont les travailleurs débutants manquent, c'est d'une ligne sur leur CV. »

"Nous ne sommes contre aucune source de financement en particulier"

L’aspect financier du programme a été assuré par The Fund for Guaranted Income. L’association préfère ne pas dévoiler le nombre de personnes qui en bénéficient pour l’instant, parce que « ce chiffre pourrait être obsolète le temps qu’il soit publié », justifie Eli Berk-Rauch. Le responsable de recherche admet cependant que le programme débute tout juste et qu’il bénéficie à un petit nombre de personnes.

Dans son communiqué de presse, le programme indique durer six à douze mois, mais Eli Berk-Rauch explique que l’ambition est de ne pas se limiter dans le temps. Il espère lever des fonds au fur et à mesure pour tenir aussi longtemps que nécessaire. Ces fonds proviennent de dons « de sources privées. Nous ne sommes contre aucune source de financement en particulier, nous travaillons simplement avec les personnes qui sont intéressées. »

Les deux associations se présentent elles-mêmes comme "apolitiques " et "non-partisanes"... même si elles semblent marcher sur des œufs. Pour Eli Berk-Rauch, du fait du statut caritatif de son association, il se doit de préciser que « nous défendons les causes qui nous tiennent à cœur de manière apolitique », la première de ces causes étant une répartition des richesses plus équitables au sein de l’économie américaine.

Oui, notre travail est intrinsèquement politique, mais ce projet vise avant tout à fournir des ressources matérielles aux personnes qui en ont besoin.

Kaitlin Cort

"L'IA poursuit et accélère la dynamique capitaliste"

Bernard Friot, professeur émérite à l’université de Paris-Nanterre, ne s'embarrasse pas de ces pudeurs. Pour ce spécialiste de la sociologie du salaire, « l'IA poursuit et accélère la dynamique capitaliste de remplacement du travail vivant par le travail mort ». Il y a donc selon lui quelque chose de « pervers » dans le concept de dividende de l’IA, versée par une association financée sur fonds privés : « Il est révoltant que des emplois supprimés soient ensuite compensés par une aide, pour une durée provisoire et avec des formations. Ce mécanisme doit être dénoncé, en aucun cas il n'est vertueux, parce que ce sont les initiateurs des licenciements qui vont financer ce type d'initiative, et par conséquent bénéficier de crédits d'impôt et d’une image de philanthrope. Et, in fine, ce seront ces mêmes employeurs⸱ses qui exploiteront de nouveaux ces mêmes travailleurs⸱ses, qui auront été maintenus⸱es à niveau par des formations, une fois qu'ils auront de nouvelles tâches à leur confier. »

Il est vrai que la majorité des grands patrons de la Tech, comme Elon Musk, Mark Zuckerberg, ou Sam Altman, sont favorables à un revenu de base. Nombreux⸱ses sont celles⸱eux qui doutent de la sincérité de ce positionnement politique, au premiers rang desquel⸱les les initiateurs⸱rices de l'AI Dividend :

Je pense que c'est une bonne stratégie marketing pour ce qu'ils construisent. Le fait que leurs modèles soient suffisamment puissants pour permettre de réaliser d'importantes économies sur la main-d'œuvre.

Kaitlin Cort

Quant à Eli Berk-Rauch, il affirme que « notre programme n'est pas spécifiquement conçu pour être un revenu universel de base, mais nous pensons qu’une telle politique, si elle était conduite de la bonne manière, c’est-à-dire sans remplacer les aides sociales, pourrait en fait donner aux gens plus de moyens de lutter contre les mauvaises conditions de travail s'ils ne dépendaient pas de n'importe quel emploi qu'ils pourraient trouver pour survivre. Cela pourrait leur donner potentiellement plus de pouvoir, mais cela doit être fait de la bonne manière. »

Changer notre rapport au travail

Bernard Friot, lui, pense exactement l’inverse.

C'est d'un point de vue macroéconomique que les patrons de la tech sont favorables à un revenu de base. Parce que le filet de sécurité de 1 000 balles, c'est ce qui permet de détruire tous les droits au salaire liés à la personne ou au contrat de travail qui ont été conquis au 20e siècle.

Bernard Friot

Il poursuit : « c'est ce qui permet de généraliser le paiement à la tâche. Ce filet de sécurité est un chèque qui en appelle un second, puisqu’il ne permet pas de vivre. Et cela rend politiquement viable la mise en précarité de tout le monde par le paiement à l'acte. L'enjeu, c'est d'en finir avec le droit du travail qui est une invention anticapitaliste, et de revenir au droit commercial. »

Le co-auteur de Le communisme qui vient, avec Bernard Vasseur, milite pour un salaire à la qualification, décorrélé d’un emploi, perçu comme un droit politique. Il l’admet volontiers : « Cela suppose de changer ce qu'on appelle travail aujourd'hui. Aujourd'hui le travail est ce qui met en valeur du capital, et pour cela il faut absolument remplacer le travail vivant par le travail mort. Mais à partir du moment où on déplace le travail vers le co-engendrement de notre monde, c'est-à-dire la manière dont on façonne notre environnement en collaboration avec le vivant, alors il reste une place infinie pour le travail vivant. C’est la raison pour laquelle je n'adhère pas du tout aux thématiques de la fin du travail. »

En attendant, les plans de licenciement se multiplient, et le retour sur investissement de l’intégration de l’IA dans l’entreprise se fait attendre.

Références :