Santé mentale : la Tech peut-elle vraiment nous soigner ?
Soigner sa dépression ou ses troubles du sommeil à l'aide d'une application : la promesse est belle, mais pas très réaliste. Si les innovations en la matière ne manquent pas, il n'y existe pas encore de réels dispositifs médicaux numériques. Face à une offre "bien-être" de plus en plus fournie, la prudence est donc de mise.
Par Marie Férey
12 mai 2026

En 2026, comme en 2025, le gouvernement a érigé la santé mentale en "Grande cause nationale". En France, chaque année, 13 millions de personnes présentent un trouble psychique, selon le ministère de la Santé. Pour les entrepreneur·es de la Tech, le marché à investir peut donc être conséquent. Plusieurs plateformes de prise de rendez-vous et de téléconsultation ont ainsi vu le jour, surtout depuis la pandémie de Covid-19, ainsi que des objets connectés, des IA conversationnelles ou des applications.
Aujourd'hui, 1 français⸱e sur 2 utilise un outil numérique dédié à la santé mentale, d'après des données collectées par l'Ifop pour MentalTech (collectif français dédié à l'émergence de solutions numériques en santé mentale). Fondée en 2022, cette association regroupe des sociétés, comme l'application de méditation Petit BamBou, proposant des « solutions éthiques, innovantes, françaises, conçues avec des professionnels de santé et en collaboration avec les personnes concernées », assure Joséphine Arrighi de Casanova, ancienne vice-présidente de MentalTech et responsable communication et contenus chez Qare (plateforme de téléconsultation médicale). Ses membres se définissent comme des facilitateurs⸱rices de l'accès au soin. Cependant, l'écrasante majorité de ces outils numériques s'inscrit dans le champ du bien-être et non de la santé.
Des risques de dérives
« Un dispositif médical numérique répond aux mêmes exigences que n'importe quel dispositif médical (un pacemaker, un fauteuil roulant, un médicament…), il doit donc avoir une finalité médicale, prouver son efficacité, obtenir un marquage CE [montrant qu'il a été évalué pour répondre aux exigences de sécurité, de santé et de protection de l'environnement de l'espace économique européen], etc. Ce qui implique de se lancer dans de longues procédures », relate le Pr. Ludovic Samalin, psychiatre au CHU de Clermont-Ferrand. Qui plus est, les dispositifs médicaux numériques doivent héberger les données de leurs utilisateurs⸱rices chez un hébergeur certifié par le ministère de la Santé.
La responsabilité du fabricant de la solution est aussi engagée, au même titre que celle du professionnel qui la prescrit. Beaucoup de développeurs font tout pour éviter ces contraintes et rester dans la catégorie ''bien-être''.
Pr. Ludovic Samalin
Les solutions de bien-être n'ont pas à apporter de preuves scientifiques de leur efficacité et disposent de plus de liberté sur l'exploitation des données de leurs utilisateurs⸱rices. « La crainte que l'on pourrait avoir est qu'une mutuelle, par exemple, s'associe à ce type d'outil et se serve des données recueillies auprès de ses clients pour imposer des degrés de remboursement différents selon les patients », avance le Pr. Samalin. Par ailleurs, les opérations marketing des solutions de bien-être tendent parfois à brouiller la lecture des usager⸱es, en se vendant, par exemple, comme des ''outils validés scientifiquement''... ce qui ne les engage à rien.
Or promettre une application d'"auto-thérapie" en échange d'un abonnement mensuel et sans certification, cela frôle le message mensonger. Pour Christine Villelongue, présidente de l'association France Dépression, le risque encouru est l'errance thérapeutique. « Ces outils ne peuvent pas remplacer le diagnostic d'un professionnel de santé ou un suivi thérapeutique. Si l'on a un vrai problème de santé, il faut consulter. Le manque de soignants ne peut pas être compensé par ces outill », insiste-t-elle.
Des opportunités pour les soignant⸱es et les patient⸱es
Néanmoins, le secteur de la santé mentale ne ferme pas la porte aux outils numériques, bien au contraire. Le Pr. Samalin copilote le Grand Défi "Dispositifs médicaux numériques en santé mentale" au sein de la Délégation ministérielle au numérique en santé (DNS), dont l'objectif est d'encourager l'émergence de technologies de santé innovantes.
Certains dispositifs numériques peuvent servir à affiner le suivi des patient⸱es entre deux rendez-vous avec leur professionnel⸱le de santé, comme l'enregistrement dans une application de paramètres métaboliques (tension, poids, diabète, etc.) ou d'effets secondaires de médicaments.
« Ces outils doivent augmenter la pratique des soignants », déclare le Pr Geoffroy, psychiatre et médecin du sommeil à l’Hôpital Bichat à Paris. Il prône un parcours de soin mixte, mêlant présentiel et distanciel : « Je rêverais d'avoir des outils numériques de traitement de l'insomnie, comme une application sur laquelle le patient serait autonome, et si cela fonctionne, il n'aurait plus besoin de consulter ».
On crie au scandale parce que les Français prennent trop de psychotropes, mais il n'y a pas d'alternative. En matière de thérapie cognitive et comportementale (TCC) pour l'insomnie, il existe quatre solutions numériques remboursées en Allemagne, deux en Angleterre et zéro en France.
Pr. Pierre-Alexis Geoffroy
Ayant déjà collaboré avec des solutions de bien-être comme Petit BamBou, il souhaite voir davantage d'outils accessibles au plus grand nombre. « Il est illusoire de se dire que toutes les personnes qui ont des problèmes de sommeil vont aller consulter. Pour des symptômes légers ou modérés, cela n'est pas forcément nécessaire. Des solutions numériques pourraient répondre à leurs besoins », appuie-t-il.
Un développement complexe
Le Pr. Geoffroy est également le directeur scientifique du tiers-lieu MindLink. Rattaché au GHU Paris psychiatrie et neurosciences, cet espace est dédié à la co-construction de solutions numériques destinées à la santé mentale, en rassemblant des développeurs⸱ses de solutions, des usager⸱es, des aidant⸱es, des industriels, des chercheurs⸱ses et des soignant⸱es. De quoi peut-être accélérer certains processus.
« A l'heure actuelle, aucune solution n'est reconnue comme dispositif médical numérique dans le champ de la santé mentale et de la psychiatrie. Mais, d'ici 6 mois ou un an, 5 ou 6 outils de télésuivi et de télésurveillance pourraient l'être », soutient le Pr. Samalin. Ces premiers dispositifs ouvriraient la voie à d'autres, comme des thérapies digitales ou des algorithmes de prédiction des réponses aux traitements des patient·es. « Pour celles-ci, cela va prendre encore un peu de temps », ajoute prudemment le Pr. Samalin.
Le point bloquant pour la plupart des solutions reste la validation de leurs études auprès des patient⸱es pour prouver leur efficacité. « Entre le moment de la demande de financement pour mener ces études et la publication des résultats, il peut s'écouler plusieurs années, alors que pour développer une solution numérique, il suffit de quelques mois. La solution peut vite être dépassée », appuie le Pr. Samalin. D'autant plus que lors de la phase de test, si le moindre paramètre de la solution est modifiée, il faut tout reprendre à zéro.
« C'est une bonne chose que les procédés de validation soient aussi stricts, sinon ce serait le Far West », soutient le Pr. Geoffroy. Néanmoins, cela fragilise le modèle économique des développeurs⸱ses, qui après avoir fait valider leur dispositif, doivent encore obtenir l'adhésion des soignant⸱es et celle des patient⸱es.
En moyenne, seulement 30 % des personnes vont au bout des programmes numériques que nous leur conseillons et nous avons du mal à faire évoluer ce chiffre.
Pr. Pierre-Alexis Geoffroy
« C'est d'abord un problème de charge mentale pour les patients qui peuvent vite se lasser de devoir se connecter chaque jour à un même outil. Ces solutions doivent aussi être personnalisées pour susciter l'adhésion et éviter de renvoyer vers d'autres outils à installer, paramétrer, etc., au risque de décourager le patient », rapporte le Pr. Geoffroy.
Les français⸱es ont l'habitude de voir leurs soins pris en charge par la Sécurité Sociale. Les dispositifs médicaux numériques ne pourront donc pas y couper. Autrement dit, les obstacles à franchir sont encore nombreux avant que ces outils ne se généralisent.

