Ingérences numériques étrangères : ces campagnes de désinformation qui infiltrent nos espaces digitaux
Perturber le débat public en ligne via diverses techniques de manipulation de l'information : c'est la visée des ingérences numériques étrangères, qui ne cessent de se multiplier. Zoom sur les méthodes employées et la manière de repérer ces campagnes d'influence sur le Web.
Par Marie Férey
28 mai 2026

A la suite des élections municipales de mars 2026, François Piquemal, candidat LFI à la mairie de Toulouse, a dénoncé une campagne de désinformation en ligne à son encontre comprenant un blog, des bannières publicitaires haineuses, ou encore de faux visuels. Le candidat soupçonne des faits d’ingérence étrangère lors de la campagne. Un exemple parmi tant d'autres, car les ingérences numériques étrangères se multiplient. L'État français, qui prend ce sujet très au sérieux, a d'ailleurs publié le même mois deux kits de sensibilisation sur le sujet.
Qu’est-ce qu’une ingérence numérique étrangère ?
Une ingérence numérique étrangère (INE) est une opération malveillante organisée par des acteurs étrangers qui veulent influencer ou perturber le débat public numérique (c'est-à-dire les discussions et les informations que l'on peut trouver en ligne).
Selon Viginum, service de l'État chargé de la vigilance et de la protection contre les ingérences numériques étrangères, une INE répond à quatre critères :
- Une atteinte aux intérêts de la France.
- Un contenu inexact ou trompeur.
- Une diffusion sur Internet massive et bien organisée.
- L’implication d’un acteur étranger (étatique, para-étatique ou non étatique).
La manipulation de l’information, quant à elle, se décline de plusieurs manières :
- La désinformation : diffusion volontaire de fausses informations en vue de nuire.
- La malinformation : utilisation d'une information vraie mais détournée pour porter préjudice à une personne, une organisation ou un pays (par exemple, une information sortie de son contexte).
- La surinformation : surcharge d'informations empêchant une personne de tout assimiler ou tout vérifier. Cela crée du stress, rend la compréhension difficile et empêche de développer un regard critique.
Citons également la mésinformation, diffusion inconsciente ou involontaire d'informations fausses, dépourvue d'intention de nuire. Il ne s'agit donc pas à proprement parler d'une forme de manipulation de l'information (qui est une action volontaire). Toutefois, la mésinformation contribue elle aussi à diffuser des contenus faux ou trompeurs.
Les objectifs d'une INE sont multiples : semer la confusion, manipuler l'opinion publique, diviser la population, affaiblir la confiance des citoyen·nes dans les institutions publiques, porter atteinte à l'image d’un État…
Quelles sont les techniques mises en place ?
L’usurpation d’identité
Cette pratique consiste à tromper l'internaute en créant un faux site Web qui usurpe l'identité visuelle d'une organisation connue du grand public. On distingue deux techniques principales :
- Le typosquatting, qui consiste à usurper l'identité d'un site Web en enregistrant un nom de domaine très proche du nom de domaine officiel. Le but : tromper les utilisateurs·rices peu attentifs·ves. Par exemple, diplomatie.gouv.fm au lieu de diplomatie.gouv.fr.
- L'usurpation de charte graphique : il s’agit de copier l’univers visuel d’un site officiel ou d’un média pour tromper l'internaute. Le site du ministère des Affaires étrangères avait par exemple été copié en 2023 dans le cadre d'une campagne de désinformation russe nommée Doppelgänger, pour faire croire à la mise en place d’une taxe de 1,5 % sur chaque transaction monétaire afin de financer le soutien militaire à l’Ukraine. Plus récemment, lors des municipales de 2026, le site de campagne de Pierre-Yves Bournazel (candidat Horizons et Renaissance à la mairie de Paris) a été copié par des opérateurs·rices russes. De telles attaques visent à "déstabiliser le processus électoral ou à nuire à la réputation de candidats".

La création de faux médias
De faux médias se font passer pour des médias légitimes afin de véhiculer de fausses informations ou de la propagande. Par exemple, de nombreux faux sites d’informations locales relaient de la propagande pro-russe et pro-chinoise.

L’instrumentalisation de la procédure électorale
Cette tactique consiste à manipuler l'information concernant le déroulement de la procédure électorale, ou à sous-entendre que la procédure serait faussée ou frauduleuse. Un mode opératoire utilisé par des acteurs pro-russes pendant les élections espagnoles de 2023 : de fausses informations ont été relayées sur les réseaux sociaux dans le but de réduire la participation le jour du vote.
Les comptes inauthentiques
Cette technique consiste à utiliser des faux comptes sur les réseaux sociaux, gérés par :
- Des bots : ces comptes automatisés par un programme informatique agissent sur les réseaux sociaux comme des internautes, mais sans présence humaine derrière.
- Des trolls : ces humain⸱es insultent, offensent, cherchent à provoquer la polémique sur Internet.
Ces comptes peuvent avoir recours à différentes techniques telles que :
- L'astroturfing, qui consiste à augmenter artificiellement la visibilité d'un sujet en faisant croire à un phénomène de masse. Cette technique a été par exemple utilisée dans le cadre des élections présidentielles roumaines de 2024 pour promouvoir l’un des candidats.
- Le copy pasta, qui consiste à copier-coller du texte sur une ou plusieurs plateformes dans le but d'amplifier la visibilité d'un message, afin de faire croire qu'il est important ou populaire. Cette technique a notamment été utilisée dans le cadre de la campagne de désinformation pro-russe Matriochka visant des médias occidentaux entre septembre 2023 et juin 2024, lors de laquelle de faux contenus ont été copiés-collés et diffusés en masse.
Le spamouflage
Ici, des messages politiques sont cachés dans des publications, au milieu de sujets plus anodins comme la cuisine ou le sport. Cette technique a par exemple été utilisée par le régime chinois en 2023 puis en 2025, pour cibler des citoyen⸱nes établies au Canada. D'après le gouvernement canadien, ces campagnes ont pour but d'intimider, de rabaisser et de harceler les personnes établies au Canada qui se montrent critiques envers la république populaire de Chine.
Les publicités en ligne
Cette tactique consiste à utiliser les systèmes de publicité en ligne pour contourner les règles de modération des plateformes et diffuser des contenus sponsorisés de nature politique. Cela permet de cibler certaines catégories de la population de manière assez précise, en fonction de différentes caractéristiques comme la géographie ou l’âge. Cette technique a notamment été employée par les russes dans le cadre de la campagne RRN (Reliable Recent News), avec de nombreux contenus sponsorisés anti-ukrainiens et pro-russes ciblant des audiences françaises à partir du début de l'année 2023.
Le recours à des influenceurs·ses
Cette tactique consiste à rémunérer des influenceurs·ses afin de toucher une audience plus large. Elle a notamment été employée lors des élections présidentielles roumaines de 2024 : des influenceurs·ses ont été recruté·es pour publier des contenus offrant davantage de visibilité à un candidat pro-russe.
La décontextualisation d’images ou de propos
Cette pratique consiste à extraire une image, une vidéo ou certains propos de leur contexte originel pour les publier en les rattachant de façon trompeuse à un autre événement. Par exemple, pendant les Jeux olympiques de Paris 2024, des photos circulant sur le Web ont montré la capitale en feu. En réalité, il s'agissait d’un incendie criminel en Seine-et-Marne qui a eu lieu en 2023 suite à des émeutes urbaines.

L’intelligence artificielle générative
Les outils d'intelligence artificielle sont de plus en plus utilisés pour générer des deepfakes (hyper-trucages), c’est-à-dire des contenus (enregistrements audio, vidéos…) qui paraissent crédibles et servent à appuyer de fausses informations. Par exemple, au moment des élections présidentielles américaines de 2024, une fausse vidéo montrait un jeune homme se présentant comme un ancien élève de Tim Walz (colistier de Kamala Harris) accusant ce dernier d'agression sexuelle. En réalité, cette vidéo est un deepfake : les traits de l’homme ont été usurpés pour générer cette fausse vidéo et lui attribuer ces propos. Autre exemple : en janvier 2024, une vidéo de la tour Eiffel en feu est devenue virale sur TikTok, alors qu'il s'agissait d'une fake news générée par intelligence artificielle.

Face à ces risques, comment se protéger ?
Adoptons une posture critique en prenant du recul sur les informations qui circulent en ligne, et en se méfiant des titres trop accrocheurs.
Vérifions les sources et notamment les faits, les chiffres énoncés, la date, le contexte de publication, l'auteur·e, etc.
Analysons l'authenticité de la source. Sur les réseaux sociaux, plusieurs indices peuvent montrer que l'on a affaire à un faux compte :
- Une date de création très récente.
- Un rapport inégal entre le nombre d'abonné·es et d'abonnements (par exemple, peu d'abonné·es pour de nombreux abonnements).
- Un horaire de publication similaire pour chaque contenu.
- Une photo de profil qui semble générée par intelligence artificielle.
Vérifions les images en menant une recherche inversée, pour voir si un visuel a déjà été utilisée dans un autre contexte. Choisissez une image et chargez-la dans un moteur de recherche (comme TinEye ou Google Images, en cliquant sur le symbole de l’appareil photo). L'outil recherche alors toutes les fois où cette image est apparue sur Internet. Vous pourrez ainsi savoir si le visuel provient d'un autre contenu, ou si elle a été utilisée dans un contexte différent.
Réfléchissons avant de partager : pour lutter contre la manipulation d'une information, éviter de repartager les contenus douteux est indispensable.
Signalons les contenus illicites directement sur la plateforme ou auprès de Pharos, portail officiel de signalement des contenus illicites sur Internet.
Face à la sophistication croissante des ingérences numériques étrangères, la vigilance individuelle devient la première ligne de défense. Les techniques évoluent rapidement, mais les bons réflexes restent les mêmes : adopter un esprit critique, vérifier systématiquement les sources et analyser l'authenticité des contenus avant de les partager. Car la protection de l'espace numérique relève non seulement des institutions, mais aussi de notre capacité collective à rester lucides face aux manipulations de l’information.
Références :
20 Minutes
Municipales à Toulouse : Va-t-on devoir revoter après le recours de l’insoumis François Piquemal ?Secrétariat Général de la Défense et de la Sécurité nationale (SGDSN)
Publication de deux kits de sensibilisation sur les ingérences numériques étrangèresSeine Maritime
Protéger le débat public numérique en contexte électoral - Guide de sensibilisation à l’attention des équipes de campagneLe Monde
Révélations sur « Doppelgänger », la campagne de désinformation russe dénoncée par la FranceFrance Info
Municipales 2026 : Pierre-Yves Bournazel, candidat à la mairie de Paris, a été la cible d'une attaque informationnelle russeFrance Info
De la propagande pro-russe et pro-chinoise distillée dans nos infos localesEuronews
Élections espagnoles : exemples de désinformation sur les réseaux sociauxOuest France
Municipales 2026 : attention aux réseaux sociaux qui valorisent artificiellement des candidatsTF1 Info
Campagne d’ingérence prorusse : la mairie de Paris et la Banque de France parmi les entités viséesGouvernement du Canada
Le Mécanisme de réponse rapide du Canada détecte une deuxième campagne de « spamouflage » ciblant des commentateurs de langue chinoise et leurs proches vivant au CanadaSecrétariat général de la défense et de la sécurité nationale
RRN : une campagne numérique de manipulation de l'information complexe et persistanteLe Monde
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