Et si on partait tous au même endroit ? Le surtourisme à l'ère des plateformes numériques

Surfréquentation, dégradation de l'environnement, pollution, pénuries de logements, hausse du coût de la vie... les effets négatifs du surtourisme sont nombreux et les plateformes numériques, comme Airbnb, Booking ou encore TikTok, ont leur part de responsabilité dans ces phénomènes. Néanmoins, certains outils en ligne peuvent aussi servir à réguler les flux de touristes et à proposer des alternatives.

Par Marie Frumholtz

6 aout 2026

8 min

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Crédit : Getty Images

Vous partez en vacances cet été, mais vous appréhendez la foule ? Malheureusement, vous aurez du mal à l'éviter, surtout si, comme 71% des utilisateurs⸱rices européen⸱nes de TikTok, vous avez choisi votre destination grâce à ce réseau social. Ou peut-être avez-vous décidé de visiter l'un des lieux de tournage de votre série Netflix du moment ? Là encore, vous risquez de ne pas être le⸱la seul⸱e à avoir eu cette idée.

Ces plateformes sont progressivement devenues les premières prescriptrices en matière de tourisme. « Elles accélèrent les prises de décision et ont la capacité de saturer des destinations mal préparées », affirme le géographe Rémy Knafou. Or les flux touristiques sont déjà très concentrés : d’après l'Organisation Mondiale du Tourisme (l'OMT), 95% des touristes mondiaux visiteraient moins de 5% des terres émergées. À l’échelle de la France, 80% de l’activité touristique prend place sur 20 % du territoire. Les influenceurs⸱ses, avec leur capacité à saturer de petits espaces en très peu de temps, renforcent cette situation. « En 2015, par exemple, Justin Bieber a sorti un clip tourné dans un canyon islandais. En quatre ans, quatre millions de touristes sont venus sur place, prenant complètement de court les autorités qui tentaient de protéger ce lieu naturel », relate Rémy Knafou.

Au-delà de la surfréquentation

C'est ainsi que plusieurs destinations se trouvent concernées par le surtourisme (overtourism en anglais). « Elles ne sont pas seulement dépassées par l'ampleur des flux de touristes. D'ailleurs, certains lieux peuvent être concernés par l'overtourism en ayant des niveaux de fréquentation assez faibles et sur un temps très court. En réalité, il y a surtourisme quand les impacts de l'activité touristique, qu'ils soient physiques, écologiques, psychologiques, sociétaux, économiques ou politiques, deviennent difficilement contrôlables », explique Isabelle Cloquet, enseignante-chercheuse à l'Université Libre de Bruxelles.

Rémy Knafou parle, lui, d'« hypertourisme », qu'il définit comme « le système dans lequel le tourisme se développe actuellement ». Le surtourisme n'est qu'une partie de ce système qui englobe aussi la démocratisation du voyage aérien, ou encore la croissance de la classe moyenne mondiale et de son pouvoir d'achat. En 2019, 1,5 milliard de touristes internationaux ont voyagé, d'après l'OMT : c'est 60 fois plus que dans les années 1950 (25 millions de touristes).

Si le numérique n'est pas la seule cause de ces changements, le capitalisme de plateforme, mené par des acteurs comme Airbnb, Booking, Netflix, TikTok, etc., est un vecteur d'accélération et de concentration du tourisme.

Rémy Knafou

En d'autres termes, les algorithmes de ces plateformes influencent nos déplacements et nos modes de consommation.

Une compétition entre population locale et visiteurs⸱ses

L'hypertourisme englobe également, dans un nombre croissant de lieux touristiques, la mise en concurrence entre les visiteurs⸱ses et la population locale, souvent au profit des premier⸱es. Pour s'adapter au pouvoir d'achat et aux modes de consommation des touristes, les commerces sont amenés à changer et les prix de leurs produits aussi. « L'effet négatif le plus fort reste le recul du parc locatif au profit des locations temporaires », souligne Rémy Knafou. Cette mise en concurrence a abouti à plusieurs manifestations populaires contre le surtourisme en juin 2025, dans des villes comme Barcelone, Majorque, Gênes ou encore Venise.

"Surtourisme, la colère des barcelonais" (France24 - vidéo du 16 juin 2025)
France24 - Vidéo du 16 juin 2025

« Face à ces situations, les plateformes numériques n'assument aucune responsabilité. Il y a un vrai enjeu de régulation de la part des politiques afin d'impliquer davantage les entreprises du numérique dans la gestion des conséquences de leurs activités », ajoute le géographe. Plusieurs grandes villes dans le monde ont légiféré pour tenter d'encadrer les locations saisonnières, mais les plateformes comme Airbnb sont agiles et ont su redéployer leurs activités vers les zones rurales, par exemple, où les régulations sont moindres. Ces tentatives n'ont pas non plus remis en cause la dépendance des voyageurs⸱ses à ces plateformes dans la planification de leurs séjours.

Avec les réseaux sociaux ou les plateformes comme Airbnb ou Booking, on assiste à une ''disneylandisation'' des destinations. Il vous est proposé de réserver des ''expériences uniques'' à des prix élevés dans un but purement marketing, comme des dîners dans des lieux instagrammables, par exemple.

Elodie Manthé, maîtresse de conférences à l'université Savoie Mont Blanc

Nous sommes donc loin de l'immersion dans un cadre authentique pour découvrir un territoire. Le comportement des touristes a aussi tendance à s'uniformiser :

Les algorithmes des réseaux sociaux créent une sorte de check-list des lieux à avoir visités ''une fois dans sa vie''. Cela vous pousse à aller aux mêmes endroits que tout le monde pour prendre le même selfie et ainsi valider votre sentiment d'appartenance à une sorte de communauté. Parfois, ces comportements peuvent choquer, comme les mises en scène de certains visiteurs au camps de concentration d'Auschwitz.

Isabelle Cloquet
Des touristes prenant la pose sur les rails menant au camps de concentration d'Auschwitz
Des touristes prenant la pose sur les rails menant au camps de concentration d'Auschwitz

Un manque d'alternatives

L'utilisation de plus en plus généralisée de l'IA générative pour établir son itinéraire de voyage risque d'encore renforcer ces comportements. « Plusieurs professionnels [du tourisme, ndt] décrivent l’apparition de “faux imaginaires” du territoire, construits à partir d’images générées ou altérées par l’IA », selon une étude réalisée par ADN Tourisme (lFédération nationale des organismes institutionnels de tourisme). Sont créé⸱es de cette manière des éléments géographiques incohérents, des architectures inspirées d'autres régions ou encore une atmosphère ''carte postale'' standardisée pour les réseaux sociaux. L'IA génère chez les touristes des attentes irréalistes et des déceptions une fois arrivés à destination. En outre, en 2024, le tourisme contribuait déjà à 9% des émissions mondiales de CO2. 70% d'entre elles sont dues aux transports, surtout aériens, mais le numérique commence à« grignoter des parts significatives, surtout avec l'IA, même si cela est encore difficilement mesurable », complète Rémy Knafou.

Pourtant, les outils numériques peuvent aussi lutter contre le surtourisme, en régulant, par exemple, les flux de visiteurs⸱ses via l'instauration d'une réservation obligatoire en ligne. « C'est le cas pour l'Alhambra de Grenade ou The Wave en Arizona. Toutefois, cela fonctionne uniquement pour les lieux fermés gérés par un acteur unique, comme les parcs nationaux, les établissements publics, et pas pour les canyons islandais en libre accès », précise Rémy Knafou.

Des initiatives non marchandes à destination des touristes fleurissent également sur Internet, comme la plateforme Tous Paysans. Cette association fondée en Savoie propose aux touristes de devenir bénévoles le temps d'une demi-journée sur des chantiers agricoles. « Dans ce cas, le numérique est utilisé pour créer des rencontres entre des personnes qui ne se seraient pas croisées autrement », suggère Élodie Manthé. Néanmoins, ce type de projet s'adresse à un marché de niche. « Il vaut mieux que cela le reste. Sinon, si la demande augmente, les grandes plateformes vont s'en emparer et dénaturer ces expériences. C'est aux acteurs du tourisme au niveau local de soutenir ces initiatives responsables », avertit la maîtresse de conférences.

De fait, trouver une alternative responsable face aux grandes plateformes du secteur du tourisme n'est pas évident. « Les offres éthiques manquent de notoriété et de crédibilité. Elles demandent aux touristes de faire un effort dans leurs recherches », relève Rémy Knafou. HomeExchange, par exemple, qui permet d'échanger son domicile entre particuliers sans contrepartie financière, implique de renseigner son profil et de contacter les personnes intéressées pour tout planifier. Pas évident de faire le poids face à des séjours all inclusive, réservables en un clic...

L'impact du numérique sur le surtourisme va donc bien au-delà de la simple surfréquentation de certains lieux, pour toucher nos modes de consommation au sens large. Tant qu'il n'y aura pas de réglementation généralisée au niveau local (pour limiter le nombre de visiteurs⸱ses sur la plupart des grands sites), comme à l'échelle internationale (sur le trafic aérien, par exemple), difficile d'imaginer voir ce mouvement ralentir.

Références :