Streaming : quand se divertir demande plus d’efforts que prévu
Se divertir grâce au streaming n’a jamais été aussi accessible - ni aussi complexe. Derrière la promesse d’un accès illimité aux contenus, les utilisateurs⸱rices doivent composer avec une succession d’obstacles techniques qui ralentissent (voire découragent) l’expérience.
Par Léa Pippinato
8 juin 2026

Sur l’écran du salon, l’application Netflix s’ouvre, mais demande la reconnexion après une déconnexion automatique. Le mot de passe ne fonctionne pas du premier coup, il faut passer par un code envoyé par mail. Une fois connecté⸱e, un message s’affiche : mise à jour obligatoire du téléviseur ou de l’application. Quelques minutes plus tard, le catalogue apparaît enfin, mais le profil a été réinitialisé et les recommandations ont disparu. Il faut alors rechercher le film manuellement, vérifier qu’il est toujours disponible, puis découvrir qu’il se trouve en réalité sur Disney+ ou une autre plateforme. À ce stade, près d’un quart d’heure s’est écoulé sans que le film n’ait encore commencé.
Regarder un film ou lancer une série ne relève plus d’un simple geste. L’accès à ces contenus passe désormais par une succession d’actions techniques qui, même si elles paraissent anodines, finissent par structurer l’ensemble de l’expérience et en modifier la perception. De quoi susciter l'impression diffuse d’un loisir moins spontané. Les données du Baromètre du numérique publié par l’Arcep en 2025 confirment ce contexte. 80 % des français⸱es utilisent un smartphone chaque jour, et 55 % un ordinateur : en découle une multiplication des points d’accès et des configurations à gérer.
Avant de se divertir : la montée d’une logistique invisible
Avant même d’accéder à un contenu, l’utilisateur⸱rice doit désormais s’assurer que tout fonctionne correctement, ce qui suppose un entretien régulier des appareils et des comptes, une réalité peu visible occupant pourtant une place croissante dans le quotidien. Comme le souligne Nicolas Nova, professeur associé à la Haute École d’Art et de Design (HEAD) de Genève, dans ses travaux intitulés "Smartphones. Une enquête anthropologique" :
Il y a globalement toujours un écart entre l’intention initiale des équipes de conception et la réalité des usages.
Nicolas Nova
Cet écart entre intention et usage se traduit très concrètement dans la vie quotidienne. Julien, 34 ans, cadre dans la région lyonnaise, raconte une soirée devenue laborieuse : « J’étais prêt, j’avais préparé le dîner, tout était lancé pour regarder un film. Mais l’application m’a demandé de me reconnecter, puis j’ai dû réinitialiser mon mot de passe. Ensuite, la télévision a imposé une mise à jour. Vingt minutes plus tard, j’étais toujours sur l’écran d’accueil. J’ai fini par abandonner et aller me coucher. »
Trop de plateformes : le divertissement fragmenté
Le développement des plateformes de streaming a profondément transformé l’accès aux contenus. Au point que regarder une série ou un film suppose désormais de savoir précisément sur quelle plateforme on peut le⸱la regarder, dans un paysage où chaque service conserve jalousement ses exclusivités. Une série comme Euphoria, par exemple, reste associée à HBO et n’apparaît pas sur Netflix, tandis que les productions Marvel ou Star Wars sont réservées à Disney+. Ces choix ne sont pas le fruit du hasard. Les plateformes revendiquent ce modèle, comme le montrent les communications de Netflix ou de Disney+, qui mettent en avant leurs catalogues exclusifs comme un levier de fidélisation.
Cette logique se traduit concrètement dans les pratiques des utilisateurs⸱rices, parfois jusqu’à la saturation. Thomas, enseignant de 31 ans, en donne un aperçu révélateur : « Pour suivre trois séries en même temps, j’ai Netflix pour l'une, Disney+ pour l'autre, et un abonnement temporaire ailleurs pour la troisième. Je me suis rendu compte que je passais plus de temps à jongler entre les plateformes qu’à regarder les épisodes ». Finalement, ces usages fragmentés deviennent la norme :
27 %
des français⸱es cumulent plusieurs abonnements à une plateforme de vidéo à la demande (56 % disposent d’au moins un abonnement), soit autant de personnes concernées par cette dispersion des contenus.
Source : Baromètre du numérique 2025 - Arcep
L’abonnement : gérer ses loisirs comme un budget
Le modèle économique des plateformes repose désormais largement sur les abonnements mensuels. De quoi transformer le loisir en une dépense régulière qui nécessite une gestion attentive, parfois contraignante. Le journaliste Cyril Brosset, spécialiste des nouvelles technologies chez Que Choisir, détaille les résultats d’une enquête menée auprès des lecteurs⸱rices :
Les personnes interrogées pensaient avoir en moyenne 3,5 abonnements pour un budget de 98 euros par mois, mais en vérifiant leurs relevés, on arrive plutôt à 6 abonnements pour environ 156 euros mensuels.
Cyril Brosset
Il précise les mécanismes en jeu : « Il y a un gros marketing des professionnels, avec des prix d’appel très bas, une inscription facile et des contenus personnalisés qui incitent à rester. Ensuite, soit les gens oublient, soit ils se disent que ça peut toujours servir, et ils ne résilient pas. »
Ces pratiques contribuent à installer des abonnements durables, parfois peu utilisés. Face à cette accumulation, des applications comme TrueBill (rebaptisée Rocket Money aux États-Unis) ou Bankin' se sont développées pour aider les utilisateurs⸱rices à reprendre le contrôle. Après connexion sécurisée à leur compte bancaire, ces applications analysent automatiquement les prélèvements mensuels et identifient ceux qui correspondent à des abonnements récurrents. Ces outils ont parfois un effet révélateur. Marc, 38 ans, raconte : « J’ai connecté mon compte à Bankin’ par curiosité. L’application m’a listé tous mes abonnements, y compris une plateforme que j’avais prise pendant le confinement et complètement oubliée. Ça faisait plus d’un an que je payais sans m’en rendre compte. »
Le loisir numérique, autrefois associé à une forme de détente immédiate et sans effort, se transforme peu à peu en une suite de choix à effectuer, de réglages à ajuster et de manipulations techniques à enchaîner. Si bien qu’à force de répétition, il finit par perdre une partie de sa spontanéité... ainsi que sa fonction première de relâchement.

