Software Heritage : archiver le code source des logiciels pourrait devenir un enjeu démocratique majeur
L’INRIA et l’UNESCO s’évertuent depuis dix ans à archiver et rendre accessible les codes sources des logiciels libres de droit. Une mission titanesque, qui prend tout son sens à l’heure d’un regain des tensions internationales et d’un recours au numérique comme outil de puissance par les États.
12 juin 2026

Software Heritage est un programme aussi lisible qu’ambitieux : constituer une bibliothèque d’archives pour classer et rendre disponible les codes sources du plus grand nombre possible de logiciels existants. On doit cette initiative à Roberto di Cosmo, professeur d’informatique italien installé en France, aujourd’hui directeur de ce programme, fruit d'un partenariat entre l’UNESCO (Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture) et l’INRIA (Institut national de recherche en informatique et en automatique). Le 28 janvier, ses équipes célébraient le dixième anniversaire de ce programme dans les locaux de l’UNESCO, à Paris.
Le logiciel comme bien commun
Alors pourquoi le logiciel ? « Souvent invisible, le logiciel est pourtant fondamental » rappelle Tawfik Jelassi, assistant directeur général de l'UNESCO pour la communication et l'information. Alors que les enjeux autour du numérique se concentrent le plus souvent sur l’accès aux terres rares, à l’énergie ou aux centres de données, Tawfik Jelassi considère que l’importance du logiciel est sous-estimée :
Imaginez une autorité publique incapable d'expliquer une décision automatisée parce que le code est inaccessible. Le logiciel est plus qu'une infrastructure technique, il fait partie du patrimoine documentaire commun. A ce titre, il doit bénéficier du même soin que les autres institutions.
Tawfik Jelassi
Toutes les institutions publiques et privées sont déjà largement dépendantes du numérique - et avec la montée en puissance de l’intelligence artificielle, l’automatisation de ces fonctionnalités devient de plus en plus systématique. Alors si nous voulons être capables de comprendre et d’expliquer le fonctionnement de ces institutions, et donc d’en conserver la maîtrise, il est primordial de préserver la connaissance des logiciels, dont la base est le code source.
Ainsi, le programme Software Heritage vise l’exhaustivité. S'il ne peut archiver que les codes qui sont disponibles publiquement, il les collecte « indifféremment » et dans leur « intégralité » afin de de constituer « la mémoire de tout l’historique du développement des logiciels ». Ces collections sont ensuite organisées pour répondre aux besoins de chacun (science, industrie, patrimoine) et rendues pleinement accessibles au public, via le site du programme. En cohérence avec ses valeurs, tous les développements informatiques effectués pour cette plateforme sont libres de droits.
« Nous ne voulons pas voir nos archives partir en fumée »
La référence à la bibliothèque d’Alexandrie est assumée, du fait de la dimension universaliste de ce programme. Mais Roberto di Cosmo, son fondateur, n’oublie pas la tragédie qui a frappé l’institution égyptienne : « Parce que nous ne voulons pas voir nos archives partir en fumée, nous avons ajouté des miroirs. » L’infrastructure principale est située à Paris. Et pour assurer une résilience du projet, d’autres infrastructures répliquant l’archive parisienne sont construites ailleurs, en Europe. Celles en Italie et en Grèce sont actives, une autre est en développement en Allemagne, et un accord a été signé pour une nouvelle installation en Espagne.
L’approche résonne parfaitement avec les enjeux géopolitiques qui touchent au numérique actuellement. Bruno Sportisse, directeur général de l’INRIA, rappelle une maxime : « Le logiciel dévore le monde », tout en doutant « qu’on ait toujours bien pris la mesure de cette affirmation. » Il salue le fait que le « numérique soit enfin compris comme un outil de puissance » et appelle à « garantir des formes de multilatéralisme pour répondre à ces enjeux ». Il regrette toutefois que les efforts se soient concentrés sur « l’accès à certaines ressources », alors que :
C’est le logiciel qui impose le rythme, bouleverse l’accès à la culture, à l’information et aux politiques publiques.
Bruno Sportisse
Souveraineté nationale contre résilience pour tous⸱tes
Lors de la célébration anniversaire, chaque prise de parole tranche par rapport aux discours de représentant⸱es politiques et magnats de la tech globale, qui n’évoquent que menaces et opportunités, compétition et domination. Le discours de Roberto di Cosmo détonne même avec la position européenne - puisqu'en réaction à l’hostilité américaine, les débats sur une indispensable souveraineté numérique animent les institutions bruxelloises.
Celui-ci précise : « Quand j’entends souveraineté, j’entends "soit je suis en sécurité, soit vous êtes en sécurité, mais pas les deux". Ici, nous proposons de mettre tout le monde en sécurité. C’est possible parce que nous avons une organisation standardisée, à but non lucratif, multipartite, résiliente et capable de se projeter à long terme. » Au concept de souveraineté nationale, le Software Heritage oppose donc celui de résilience universelle, capable de garantir une autonomie stratégique pour chacun⸱e, sans rivalité, ni concurrence.
Maintenant qu’il a fait ses preuves, l’ambition est de faire connaître plus largement ce programme à travers le monde. Pour cela, L'UNESCO lance un programme quinquennal qui s'appuiera sur Software Heritage pour sensibiliser et favoriser l'adoption de cette initiative à travers le monde. Dans cette optique, Roberto di Cosmo en appelle à la France et à l’UE pour lever des financements dix à vingt fois supérieurs à ceux perçus jusqu’à présent. Les objectifs sont multiples : mettre sur pied un modèle économique soutenable, créer une organisation internationale indépendante, multipartite et à but non lucratif, et soutenir le développement d’accords stratégiques, de normes communes et de collaborations internationales.
Références :
Software Heritage
Takeaways: Software Heritage Symposium and Summit 2026UNESCO
UNESCO Recommendation on Open Science


