IA et emploi : quand les métiers qualifiés se retrouvent en première ligne

La question du remplacement de l’homme par la machine dans le monde du travail prend une nouvelle tournure avec l’essor de l’intelligence artificielle générative. Notamment les métiers en lien avec la créativité ou la communication qui, modifiés par cette révolution numérique, y sont largement exposés.

Par Jonathan Baudoin

24 juillet 2026

6 min

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Crédit : Lala Azizli

L’IA tue-t-elle l’emploi ? Telle est la question. Les annonces de suppressions de postes humains, remplacés par de l’intelligence artificielle, se sont multipliées ces derniers mois. Le groupe HP annonçait ainsi fin 2025 un plan de licenciement de 4.000 à 6.000 personnes d’ici fin 2028 dans le monde, dans le cadre d’un plan d’adoption de l’intelligence artificielle. Et ce, dans le but d’accroître « la productivité par le biais de l’adoption et de l’activation de l’intelligence artificielle » selon le communiqué du géant états-unien de l’informatique.

Cols blancs exposés ?

40%

des emplois dans le monde sont exposés à l’IA.

Fonds Monétaire International - Gen-AI: Artificial Intelligence and the Future of Work

De quoi donner du crédit à une étude du FMI (Fonds Monétaire International) réalisée début 2024, estimant que la proportion des emplois exposés à l'IA grimpe jusqu’à 60% des emplois dans les pays développés. Parmi les métiers grandement exposés figurent celui de traducteur⸱rice, avec des maisons d’édition tentées de recourir à de l’IA générative pour traduire des livres - et d’orienter les traducteurs⸱rices vers de la post-édition, à savoir de la réécriture d'un texte pré-traduit automatiquement pour le rendre plus intelligible (au coût inférieur de 20% à 30% pour les maisons d’édition).

La profession de journaliste est également menacée. En mai dernier, le groupe Infopro Digital, qui possède entre autres les médias L'Usine Nouvelle, la Gazette des communes, LSA ou encore Le Moniteur, a annoncé la suppression des 19 postes de journalistes-secrétaires de rédaction pour les remplacer par de l’IA générative, suscitant l’opposition unanime des syndicats de journalistes, alors que le groupe de presse n’est pas en difficulté financière.

Avec l’intelligence artificielle moderne, les systèmes ont une capacité d’improvisation. Ils peuvent gérer des tâches un peu plus complexes, qui demandent une adaptation au monde réel. Cela touche des métiers qui n’ont jamais été concernés par l’automatisation. Donc des métiers de bureau, les métiers des cols blancs.

Axelle Arquié

Axelle Arquié, économiste et co-fondatrice de l’Observatoire des emplois menacés et émergents, estime que la réflexion ne peut pas se mener sur les secteurs d’activité mais sur des « familles de métiers » : celles qui demandent un haut niveau d’expertise formalisable sont les plus vulnérables. « Maintenant, les modèles de langage sont capables de répliquer certaines des connaissances formalisées d’un médecin ou d’un avocat, par exemple » précise-t-elle.

« Qui seront les gagnants, les perdants ? C’est très difficile à dire parce qu’il y a de grandes chances que l’intelligence artificielle soit utilisée comme outil au service de l’emploi et pas seulement en remplacement de l’emploi, dans de nombreux cas. C’est très difficile de prédire une situation dans laquelle l’effet total sur l’emploi dans une profession va être positif ou négatif », nuance pour sa part l’économiste Gregory Verdugo.

Membre de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), il escompte que l’effet de complémentarité l’emportera sur l’effet de substitution. Il prend notamment pour exemple la situation des radiologues : le prix Nobel de Physique Geoffrey Hinton estimait, au milieu des années 2010, qu’il n’y aurait plus besoin de les former avec l’essor de l’intelligence artificielle. « On a 10 ans de recul par rapport à cette prédiction. On s’aperçoit que l’irruption de l’intelligence artificielle n’a pas été négative dans cette profession. Le nombre de radiologues a augmenté - aux États-Unis, il y a même une pénurie de radiologues. Sur la période, on a observé une hausse des salaires de cette profession, toujours selon les données américaines puisqu'il s'agit du pays qui utilise cette technologie de la manière la plus intensive » argue-t-il.

Révolution industrielle destructrice ?

« On est au tout début » : pour Gregory Verdugo, l’IA générative fait figure de nouvelle technologie qui inaugure la quatrième révolution industrielle. Jusqu’à présent, les précédentes révolutions industrielles - basées sur la machine à vapeur, l’électricité, puis l’informatique - ont généré des créations massives d’emplois, mieux qualifiés. « Énormément de professions, qui existent aujourd’hui, n’existaient pas auparavant parce qu’elles utilisent des techniques qui n’existent pas depuis toujours » souligne-t-il, citant les métiers autour du cinéma, existant grâce à l’électricité, ou le métier d’analyste des données, existant grâce à l’informatique.

Une réflexion en phase avec la théorie de la destruction créatrice, chère à l’économiste autrichien Joseph Aloïs Schumpeter. L’IA générative s’inscrira-t-elle dans cette théorie ou augure-t-elle une ère de création destructrice ? Pour Axelle Arquié, la montée en puissance de l’IA dans l’économie a de quoi générer des incertitudes. « C’est la première fois qu’on crée des systèmes de plus en plus intelligents. De nouvelles tâches vont émerger. La question sera de savoir si les humains et les humaines sont plus efficaces pour effectuer ces nouvelles tâches ou bien si les systèmes d’IA pourraient en prendre en charge une partie », analyse-t-elle.

Par ailleurs, l'économiste met en garde sur les effets pervers de l’essor de l’IA, qui détruit tout de même des postes. « On risque d’avoir des emplois bien rémunérés, des cols blancs, qui disparaissent. Et par ricochet, un problème de fiscalité avec un effet ciseaux sur les finances publiques » envisage-t-elle.

In fine, l'IA générative met à l'épreuve le monde du travail via des suppressions de postes, avec des effets hétérogènes : d'un côté, une diminution de la charge de travail, de l'autre, des pertes de performance, selon une étude de la revue Chroniques du Travail en décembre 2025. Signe qu'une régulation de l'IA devient de plus en plus nécessaire pour atténuer les effets récessifs sur l'activité économique.

Références :