Management algorithmique : le nouveau visage de l'exploitation au travail
La députée européenne La France insoumise Leïla Chaibi a organisé fin avril une réunion sur l'intelligence artificielle dans le cadre professionnel. L'occasion de constater l'avancée rampante de cette nouvelle technologie dans le monde du travail.
6 mai 2026

Dans une salle au sous-sol d’Europa Experience, "espace interactif et gratuit dédié à l’Europe en plein cœur de Paris", le futur du travail s’est retrouvé au centre de discussions nourries, au soir du 20 avril 2026. La députée européenne LFI (La France insoumise) Leïla Chaibi, à l’initiative de cette rencontre consacrée à l’intelligence artificielle dans le cadre professionnel, a ainsi réuni chercheurs⸱ses, syndicalistes et politiques pour échanger sur un sujet brûlant.
"Comment empêcher l’asservissement des travailleurs via le management algorithmique ?" : c'est la question posée par l’organisatrice, membre du groupe de la Gauche au Parlement européen, à la façon d’un ordre de mission lancé au début de cette bataille de l’IA au travail. "Aujourd’hui, ce management algorithmique est le nouveau levier d’exploitation du capitalisme pour maximiser les profits et augmenter l’asymétrie entre, d’un côté, les travailleurs, dont les pouvoirs sont diminués, et, de l’autre, les employeurs", précise Leïla Chaibi.
Management algorithmique : systèmes algorithmiques qui utilisent des données suivies et d'autres informations pour organiser, assigner, contrôler, superviser et évaluer le travail. Si certains systèmes algorithmiques font appel à l'intelligence artificielle pour apprendre et faire des prédictions, la gestion algorithmique peut également reposer sur des systèmes simples, fondés sur des règles, qui constituent la base des décisions managériales sur le lieu de travail.
Source : OIT (Organisation Internationale du Travail)
L’élue a organisé cet événement appelant à "reprendre le contrôle" sur le déploiement de l’IA dans le cadre professionnel afin de poser un nouveau jalon dans la volonté de son groupe, visant à "arracher une directive européenne pour encadrer le management algorithmique". Même si elle reconnaît "un contexte politique très défavorable à l’intérieur du Parlement européen, avec trois groupes d’extrême droite et une droite de plus en plus forte", elle vise à "renverser le rapport de force pour une législation en faveur des travailleurs".
"Intensification et déqualification du travail"
Aux côtés de Leïla Chaibi, Clément Pouré est venu apporter son expertise de journaliste spécialisé et syndicaliste du SNJ (Syndicat National des Journalistes) - CGT. Le professionnel commence par présenter "les trois grands processus du management algorithmique : l’intensification et la déqualification du travail et l’intensification du contrôle social". Proposant "une grille de lecture sociologique et politique", il poursuit :
Une nouvelle économie de la surveillance se dessine en ce moment.
Clément Pouré
Clément Pouré a signé, en novembre 2025, un ouvrage de référence en France sur le sujet : Les Nouveaux Contremaîtres, édité par les Équateurs. Dans cette "enquête sur la surveillance au travail à l’heure de l’IA", le journaliste s’intéresse notamment aux "salariés les plus privilégiés, les cadres et les professions intellectuelles" car ceux-ci "sont désormais confrontés au nouveau danger que représente l’intelligence artificielle, qui remet profondément en cause leurs compétences et leur autonomie".
Il paraît alors logique de retrouver à cette rencontre Nayla Glaise, présidente d’Eurocadres, le mouvement syndical des cadres européen⸱nes. L’intéressée, engagée au sein de l’Ugict (Union générale des ingénieurs, cadres et techniciens) - CGT, ingénieure de profession chez le cabinet de conseil Accenture, est directement concernée : "Dans mon entreprise, tous les employés sont obligés de se former à l’IA agentique. Pourtant, aucune étude concrète n’a prouvé les gains de productivité amenés par l’IA au travail…"
"Une multiplication des outils"
Même son de cloche du côté de Guillaume Robin, cadre chez Amazon et syndiqué à l’Ugict-CGT dans son entreprise : "Nous observons une multiplication des outils. Le stow machine-gun, une espèce de scanner un peu évolué, impose rythme et cadence aux travailleurs. L’application A to Z a rentré les fonctions RH dans une machine. Une foultitude de logiciels de management algorithmique s’est imposée dans les bureaux, avec Focus, OLR, Hire, Quicksight, Learn, etc."
Comme ne manque pas de le souligner Guillaume Robin, l’entreprise Amazon France Logistique s’était vue sanctionnée par la CNIL (Commission nationale de l’informatique et des libertés) fin 2023 à une amende administrative de 32 000 000 € "pour avoir mis en place un système de surveillance de l’activité et des performances des salariés excessivement intrusif". Ce montant s’est retrouvé diminué à 15 000 000 € après une décision du Conseil d’État rendue publique deux ans plus tard, en décembre 2025.
Aux côtés de Guillaume Robin, Chakib Mataoui opine du chef. Programmeur de jeu vidéo au studio d’Ubisoft Paris et délégué syndical de Solidaires Informatique (syndicat des travailleurs⸱ses des secteurs du numérique, du conseil et du jeu vidéo), il remarque lui aussi "le suivisme absolu de toutes les entreprises en matière d’IA, toujours présentée comme une fatalité". Il constate autour de lui des effets très concrets :
Certains travailleurs présentent déjà des addictions relatives à l’IA et n’arrivent plus à exercer sans. Par ailleurs, ils sont nombreux à se sentir obligés de surproduire dans ce contexte.
Chakib Mataoui
L'utilisation clandestine de l'IA dans la fonction publique
Au-delà de la rencontre organisée par Leïla Chaibi, l’arrivée de l’intelligence artificielle dans le secteur professionnel fait l’objet de nombreux questionnements en ce printemps 2026. D’après le journal Le Monde, dans un article daté du 6 avril, le gouvernement voudrait ainsi "cadrer l’usage de l’IA dans la fonction publique". L’exécutif réagirait ainsi à une enquête effectuée auprès de 2000 de ses agent⸱es, selon laquelle 55% des sondé⸱es auraient déclaré utiliser une IA de façon clandestine.
L’infiltration de l’IA concerne aussi le privé, comme le montre de façon claire le baromètre des DRH de 2026 (édité par Sopra Steria Next) qui pose d’emblée : "L’enthousiasme autour de l’IA générative se rationalise." D’après lui, 30% des entreprises du secteur se trouveraient en phase de veille, 28% porteraient de premiers projets, 26% la déploieraient sur certains processus, 9% l’auraient déjà établi à grande échelle et 7% seulement n’auraient pas mené de réflexion.
Au-delà du public et des employé⸱es du privé, les indépendant⸱es ne sont pas non plus épargné⸱es. D’après les Malt Tech Trends de 2026, "les compétences en IA, autrefois réservées aux data scientists, ont désormais irrigué l’ensemble des secteurs et des catégories de métiers". Pour Benoit Guillon, vice-président chargé de l’ingénierie de la plateforme Malt, "la révolution technologie portée par l’IA se lit d’abord chez les freelances". Reste maintenant à voir si, face à cette révolution, les prolétaires de tous les pays s’uniront.
Références :
Leïla Chaibi
IA au travailLabo Société Numérique
Déploiement de l'IA dans le monde du travailThe Conversation
L'IA générative ne détruira pas votre emploi mais elle va changer profondément votre métierInstitut National du Travail, de l'Emploi et de la Foramation Professionnelle
Penser une IA de confiance et durable au travailCGT
L'IA au travail : tout savoir sur ses droits en 16 questionsChroniques du travail
Réglementer l'IA dans l'entrepriseFranceinfo
Amazon condamné à 32 millions d'euros d'amende par la Cnil pour "surveillance des salariés"Le Monde
« Il y a urgence à agir » : le gouvernement veut cadrer l’usage de l’IA dans la fonction publiqueBaromètre des DRH
Baromètre des DRHMalt
Malt Tech Trends 2026

