Partager l’enfance... et confisquer l’avenir : derrière les photos mignonnes, une identité numérique imposée à des millions de jeunes

Des photos de bain, des vidéos de premiers pas, un prénom transformé en hashtag. En quelques clics, l’enfance s’écrit sur Internet. Mais à qui appartient cette histoire ?

Par Léa Pippinato

31 mars 2026

9 min

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Sur les réseaux sociaux

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Crédit : Getty Images

Chaque jour, des milliers de clichés d’enfants sont partagés en ligne par leur famille. Cette pratique a un nom : le sharenting, contraction des termes anglais share (partager) et parenting (parentalité). Elle consiste à publier sur les réseaux sociaux des photos, vidéos ou informations sur son enfant. Un geste banal, souvent tendre, mais qui n’est pas sans conséquences. Sur Instagram, Facebook ou Snapchat, publier une image de son enfant est devenu pour certains un réflexe, après un anniversaire, une rentrée ou une victoire sportive. Pour beaucoup de parents, il s’agit d’un album numérique. Pour l’enfant, c’est une exposition publique.

Capture d'écran d'une vidéo publiée sur Instagram
Capture d'écran d'une vidéo publiée sur Facebook

Les données montrent l’ampleur du phénomène. D’après l’Observatoire de la parentalité et de l’éducation numérique, 53 % des parents français ont déjà partagé du contenu sur leurs enfants sur les réseaux sociaux. Parmi eux, 91 % l’ont fait avant que leur enfant ait cinq ans, et 43 % dès la naissance.

Avant ses 13 ans, un·e enfant apparaît en moyenne sur environ 1 300 photographies publiées en ligne par sa famille ou son entourage, bien avant d’être autorisé·e à créer son propre compte : un héritage numérique qui précède souvent toute capacité de consentement réel. Cette estimation provient d’un rapport du bureau du Commissaire à l’enfance pour l’Angleterre (Children’s Commissioner for England), publié en 2022, consacré à l’empreinte numérique des enfants.

La Fondation pour l'Enfance, structure française reconnue d’utilité publique engagée dans la lutte contre les violences faites aux mineur·es, rappelle dans son rapport Cyber Web 2024 que 50 % des images ou vidéos d’enfants retrouvées sur des forums pédocriminels avaient été initialement publiées par leurs parents sur les réseaux sociaux.

Il est justifié de parler d’une identité numérique imposée. Le sharenting constitue une construction préalable d’une présence en ligne à laquelle l’enfant n’a pas pu consentir.

Anne Cordier, professeure en sciences de l’information et de la communication à l’Université de Lorraine.

Autrice de Grandir informés et co-directrice de Les enfants et les écrans : Mythes et Réalités, Anne Cordier souligne que cette mise en visibilité « positionne l’enfant comme un sujet déjà documenté », ce qui influence la manière dont les autres le perçoivent.

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Gêne, honte, colère : le moment adolescent

C’est souvent à l’adolescence que la question devient brûlante. Mathis, 14 ans, se souvient d’une vidéo publiée après une défaite au judo. On le voit en pleurs, le visage rouge, serrant sa médaille d’argent. « Mes parents avaient écrit que j’étais un mauvais perdant mais que ça me passerait. Au collège, des élèves ont repris la phrase. Ils me l’ont répétée pendant des semaines. » Il explique que ce n’était pas la vidéo en elle-même qui l’a blessé, mais le fait de ne pas avoir été consulté. « J’aurais dit non. C’est ça le pire. »

Lina, 16 ans, évoque un blog familial tenu pendant toute son enfance. « Il y avait tout : mes notes, mes disputes avec ma sœur, mes anniversaires. Quand j’ai commencé le lycée, j’ai réalisé que n’importe qui pouvait lire des choses très personnelles sur moi. » Elle a demandé la fermeture du site. Ses parents ont accepté, mais certaines pages restent archivées.

Anne Cordier observe ces réactions dans ses recherches. « Les adolescents parlent d’intrusion et de dévalorisation émotionnelle. La notion de consentement n’est pas floue pour eux. Ils comprennent très bien qu’on a décidé à leur place. »

Face à ces réactions, certains parents revoient leurs pratiques. Claire, mère de deux enfants de 8 et 12 ans, reconnaît avoir changé radicalement ses habitudes. « Je publiais tout, les spectacles d’école, les vacances, même les colères. Je pensais que c’était privé parce que je n’avais que 300 "amis". Le jour où mon fils m’a dit qu’un camarade avait commenté une photo de lui en pyjama, j’ai compris que je n’avais pas la même définition du privé que lui. » Elle a supprimé une centaine de publications et fermé son compte. « J’ai réalisé que je racontais son enfance à sa place. »

Consentement et droit à disparaître

Le cadre juridique reste partiel. Le RGPD (Règlement Général sur la Protection des Données) reconnaît un droit à l’effacement, mais l’exception domestique s’applique tant que le partage reste strictement familial. Dès qu’un contenu est rendu public sur un réseau social, cette exception ne vaut plus. La CNIL (Commission Nationale de l'Informatique et des Libertés) précise que les mineur·es peuvent exercer directement leurs droits et demander la suppression de données les concernant. Elle a développé FantomApp pour les aider à comprendre et à faire valoir ces droits.

J'ai un problème en ligne > Je veux faire effacer un contenu Demander la suppression d'une photo ou vidéo te concernant > Je me suis fait pirater
FantomApp - CNIL

À qui appartiennent réellement les images d’un⸱e mineur⸱e ? Les parents peuvent-ils décider seuls pour un⸱e adulte en devenir ? Le débat reste ouvert. Dans son livre Les enfants sont rois, paru en 2021, l'auteure Delphine de Vigan décrit une fillette dont la vie est filmée pour une chaîne en ligne : « Elle sourit parce que des milliers de regards l’attendent ». Le roman montre comment l’exposition peut devenir un système et comment l’image finit par précéder l’enfant.

La CNIL recommande notamment de privilégier des canaux privés plutôt que des comptes publics, de vérifier régulièrement les paramètres de confidentialité, de limiter les informations permettant d’identifier l’enfant, d’éviter toute image portant atteinte à son intimité et de demander son accord dès qu’il·elle est en âge de comprendre. Elle insiste aussi sur le fait que les mineur·es doivent pouvoir demander la suppression d’un contenu les concernant.

Partager sans confisquer l’avenir

Les recommandations ne relèvent pas d’une morale abstraite mais d’une vigilance concrète. Avant de publier, il s’agit de se demander si la photo respecte la dignité de l’enfant aujourd’hui et celle de l’adulte qu’il·elle deviendra demain. Il est conseillé de supprimer régulièrement les anciennes publications, de ne pas mentionner l’école, les activités ou les lieux fréquentés, et d’éviter de créer un compte public au nom de l’enfant qui figerait son identité dès le plus jeune âge.

Publier un souvenir peut sembler anodin sur le moment, presque insignifiant dans le flux continu des réseaux sociaux. Pourtant, chaque image contribue à écrire une biographie numérique durable, parfois bien plus solide que les albums papier d’autrefois.

Références :