Avec Mastodon, la fronde discrète des institutions culturelles contre les plateformes

Un cercle d'exploration sur le réseau social Mastodon, initié par le ministère de la Culture et le studio PCFH, regroupe plusieurs institutions culturelles françaises depuis juin 2025. Presqu'un an après leurs débuts, elles tirent le bilan de leurs actions sur cette plateforme alternative.

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Par Valentin Chomienne

27 avril 2026

7 min

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Crédit : Swello

Les Champs Libres (Rennes), le centre d’art du Palais de Tokyo (Paris 16e) et le Théâtre national de l’Odéon (6e), entre autres, veulent se défaire de leur dépendance en matière de communication au réseau social X, et à ceux du groupe Meta (Facebook, Instagram, Threads…). Pour ce faire, ils s’initient depuis juin 2025 au réseau social décentralisé Mastodon, grâce à un "cercle d’exploration" piloté par le PCFH Studio et le service du numérique du ministère de la Culture. Une réunion de restitution s’est tenue à Paris le 15 avril 2026.

« Nous avons quitté, en janvier 2025, le réseau social X. Entre son rachat par Elon Musk [en octobre 2022], notre audience qui y était presque morte et les règles de communauté qui ne nous convenaient plus, il nous fallait faire quelque chose » commence Lucile Crosetti, responsable de la communication numérique du Palais de Tokyo. Le lancement, six mois plus tard, de l’accompagnement du ministère de la Culture à Mastodon a alors répondu au « manque de connaissances et d’usages » du centre d’art sur cette plateforme.

La mission de Christine Debray, déléguée au numérique responsable au sein du ministère, consiste alors à aider les institutions culturelles à « trouver une autre manière de communiquer et à reprendre le contrôle » grâce au « réseau social décentralisé Mastodon ». La responsable, citant notamment L’Âge du capitalisme de surveillance de Shoshana Zuboff (Zulma, 2020), les invite à « parler à de vrais gens et non plus à des robots ».

« L'absence de publicités poussées par des robots »

Aux yeux de Christine Debray, Mastodon dispose de « plusieurs avantages pour les communications des structures culturelles ». Elle les liste simplement : « Suivre son propre rythme de publication, soigner sa ligne éditoriale, bénéficier du fait que tous les abonnés puissent accéder aux posts grâce à leur classement chronologique, etc. » Elle se félicite aussi de « l’absence de publicités poussées par des robots et de captation des données et des interactions ».

« Même si nous avons relativement peu d’abonnés, avec 1 500 followers, comme nous entretenons avec eux des échanges qualitatifs, cela a beaucoup plus de sens », s’est félicitée Lou Viger, responsable du service de communication numérique du Muséum national d’histoire naturel (5e arrondissement de Paris), lui aussi engagé dans le dispositif du ministère de la Culture. « On remarque un engagement très soutenu de notre communauté sur Mastodon, beaucoup plus que sur Bluesky où nous comptons pourtant 5 000 suiveurs. »

Afin d’en arriver à ce niveau de maîtrise, l’institution a pu bénéficier de l’accompagnement de Maxime Guedj, fondateur du PCFH Studio. « Notre cercle d’exploration s’est constitué au sein de ReseauCulture.fr, une instance créée pour l’occasion et propulsée par Mastodon. Neuf structures culturelles françaises y ont pris part dès le début, avec les musées de Cluny (5e arrondissement de Paris) et du Quai-Branly (7e) en simples observateurs » explique l’intéressé.

D'autres structures pourront être accueillies

Maxime Guedj met en avant « Le courage des structures qui se sont lancées ». Il poursuit : « Nous ne savions pas du tout si les premiers posts allaient prendre, si les utilisateurs de Mastodon allaient nous suivre. Et, finalement, nous avons reçu un accueil très positif et chaleureux ! » Il affirme aussi sa volonté de poursuivre cette expérimentation, dont le financement par le ministère est assuré pendant encore au moins un an. D’autres structures pourront être accueillies, comme le Conservatoire à rayonnement intercommunal Haut-Jura-Saint-Claude.

« Nous voulons nous aussi poursuivre l’aventure et continuer à travailler à des contenus exclusifs à Mastodon » embrayent Caroline Palmier et Blandine Barthel, responsable des contenus et chargée de communication numérique du Théâtre national de l’Odéon. « Nous y valorisons particulièrement l’histoire de notre lieu et notre programmation parallèle. » L’institution culturelle ne quitte pas Instagram pour autant, où elle compte plus de 30 000 followers. Sur Mastodon, elle est pour le moment suivie par 259 personnes.

Les acteurs culturels n’avancent pas seuls dans cette expérimentation. La réunion du mercredi 15 avril 2026 est suivie par une représentante de Rennes Ville et Métropole : sa responsable des réseaux sociaux, Auriane Latrémolière. L’intéressée travaille en ce moment à un document sur la question à destination des élu⸱es et directeurs⸱rices d’établissements divers, afin de « réduire la dépendance aux grandes plateformes ».

Mastodon n’est pas une solution unique mais une alternative possible !

Auriane Latrémolière

Une plus large remise en cause des réseaux sociaux principaux

L’ensemble de ces réflexions concernant la communication des acteurs culturels sur Mastodon s’inscrit dans un mouvement beaucoup plus large : la remise en cause des réseaux sociaux principaux, privés, soumis à des logiques capitalistes et détenus par une poignée d’individus - devenus au fil des années la nouvelle élite mondiale. Par conséquent, il semblait logique de retrouver à cet événement la réalisatrice italienne Elena Rossini, considérée par les acteurs⸱rices du milieu comme une sorte d’ambassadrice du fediverse (un terme qui désigne l'ensemble des réseaux sociaux coopératifs et non concurrentiels, dans une dynamique d'interconnexion).

« Je suis très enthousiaste à propos de Mastodon et du fediverse, cette galaxie de réseaux libres interconnectés. Je suis très mobilisée personnellement sur cette question car je veux pouvoir offrir à ma fille de 5 ans, quand elle sera adolescente, des plateformes de communication plus éthiques. » Engagée dans une dynamique d’auto-hébergement (consistant à gérer souverainement l'hébergement de son instance), elle affirme son optimisme : « Je vois beaucoup d’efforts d’administrations en Europe et au Canada lutter contre leurs dépendances aux GAFAM. »

La réalisatrice voit juste. Une commission d’enquête parlementaire créée début février à l’Assemblée nationale - présidée par le député Philippe Latombe (Les Démocrates), avec Cyrielle Chatelain (Écologiste et Social) comme rapporteure - portant sur "les dépendances structuelles et les vulnérabilités systémiques dans le secteur du numérique et les risques pour l’indépendance de la France", mène en ce moment une série d’auditions sur le sujet. Reste à voir si, à l'approche de l'élection présidentielle, les parlementaires disposeront de la latitude nécessaire pour engager cette bataille... dont le rapport de forces s'apparente à celui de David contre Goliath.

Références :