Votre prochaine découverte musicale sera (probablement) une IA
Plus de 75 000 titres générés par IA sont uploadés chaque jour sur les plateformes de streaming. C'est quatre fois plus qu'il y a un an. Et si quelques plateformes essayent d'en réguler la prolifération, ce n'est pas le cas des plus importantes. Alors comment repérer ces artistes inexistant·es ? Et que peut-on mettre en place pour protéger la création humaine ?
Par Zoé Keunebroek
4 juin 2026

Le 17 avril dernier, Drop Dead, nouveau single du futur album d'Olivia Rodrigo, délogeait Celebrate Me d’IngaRose de la première place du classement iTunes Global. Ce qui change pour l'artiste philippino-américaine, habituée des numéros 1, c'est qu'Inga Rose n'existe pas. Elle a été entièrement générée par intelligence artificielle. Une situation loin d’être unique : dans un communiqué publié le lundi 20 avril, la plateforme Deezer a annoncé que 44% des titres mis en ligne chaque jour sont générés par IA, soit 75 000 titres.
Un chiffre qui a quadruplé depuis janvier 2025, selon la principale plateforme de streaming française. Si Deezer* nuance en rappelant que ces titres ne représentent que 1 à 3 % des écoutes, il faut rappeler que le français est l'un des rares acteurs du marché à appliquer une politique de régulation active contre l’IA. Ce n'est pas le cas de Spotify ou d'Apple Music, où de faux groupes comme The Velvet Sundown cumulent plusieurs centaines de millions d'écoutes.
« Les contenus IA envahissent les plateformes et diminuent la valeur de la création humaine », alerte Suzanne Combo, présidente de la GAM (Guilde des Artistes de la Musique).
71%
des professionnel⸱les de la musique déclarent avoir peur que le développement des musiques générées par IA ne leur permette plus de vivre de leur art.
Source : "AI and Music", une étude publiée en janvier 2024 par la société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique* (SACEM) et la GEMA (son équivalent allemand).
« Une atteinte très forte aux droits d'auteur »
La même étude indique que d'ici à 2028, le manque à gagner pour les artistes pourrait s'établir à 2,7 milliards d'euros. Si la présidente de la GAM reconnaît que l'IA peut être un outil « pour seconder les artistes sur certaines tâches, gagner du temps ou même donner des impulsions créatives », elle s'inquiète surtout de « l'atteinte très forte sur les droits d'auteur ».
Le cas de la chanson I Run, créée par le producteur britannique Haven, est symptomatique. En fin d'année 2025, le titre se place dans les charts. Assez vite, les similitudes entre la voix générée par Haven et celle de la chanteuse Jorja Smith émergent. Le créateur fait même jouer l'illusion en utilisant #jorjasmith sur des posts promotionnels. Jorja Smith et son label accusent alors le producteur britannique d'avoir utilisé sa voix pour générer ce titre et demandent le partage des royalties (droits d'auteur).










![UNFORTUNATELY, CREATORS (AS WELL AS
MANY
OTHER SKILLED *WORKERS] ARE
COLLATERAL DAMAGE IN THE RACE BY GOVERNMENTS
AND
CORPORATIONS
TOWARDS AI DOMINANCE. THIS MEANS WE CAN'T RELY ON GOVERNMENTS TO ESTABLISH THE FRAMEWORK WE NEED, AS THAT WOULD REQUIRE RESTRICTING THE TRAINING AND USE OF Al.
THE SONGWRITERS AND RECORDING ARTISTS WE KNOW AND LOVE AREN'T THERE BY CHANCE. TALENT PLAYS A PART BUT THE JOURNEY THAT ARTISTS AND SONGWRITERS GO THROUGH OVER THE YEARS REQUIRES DETERMINATION, GRIT AND SHEER
ENDEAVOUR AND THAT SHOULD NEVER BE LOST IN A CONVERSATION ABOUT THE EVOLUTION AND IMPACT OF Al.
"I RUN" SEEMS TO BE A CLEAR EXAMPLE OF WHY WE ALL NEED TO STEP UP AND PUSH FOR
SOME
GUARDRAILS BEFORE
THE
MOMENT IS COMPLETELY LOST.](/_next/image?url=%2F_next%2Fstatic%2Fmedia%2F11.0jn158drbb63g.webp&w=3840&q=75)
Les femmes noires, premières victimes
Le cas de Jorja Smith est aussi représentatif d'un autre phénomène observé lors de nos recherches : celui de l'utilisation d'avatars IA de femmes racisées faisant de la soul, du jazz ou du RnB. IngaRose, Sienna Rose, Etta Mae Hartwell... autant de femmes qui n'existent pas. Et pour celles dont on connaît le·la créateur·rice, il s'agit toujours d'un créateur. Cette manière de s’approprier les codes (voire les stéréotypes) de la musique noire sans rétribuer les personnes concernées porte un nom : le blackface numérique.
Un phénomène qui n'étonne pas Clarisse Gomis, secrétaire générale de Mémoire et Partage, un réseau de vulgarisation autour des héritages de la colonisation, qui y voit « une prolongation de l'héritage colonial : on exploite les corps et les voix des femmes noires ».
Cette situation est une violence supplémentaire, qui vient invisibiliser des artistes qui ont déjà du mal à vivre de leur travail.
Clarisse Gomis
Quels indices permettent d'identifier les œuvres générées par IA ?
Pour des raisons similaires, Sienna Rose a défrayé la chronique fin 2025. La chanteuse n'a jamais été vue en public, ne donne aucune interview et aucun concert. Elle est aussi d’une très (trop?) grande productivité. Entre septembre et décembre 2025, pas moins de 10 albums ont été uploadés sur les plateformes de streaming (une partie d'entre eux a depuis disparu). Son incarnation vidéo a aussi soulevé des interrogations, avec des contenus d’autres vidéastes repris plan par plan et des membres du corps qui se déforment sans raison.
Mise en cause par des internautes, sa réponse est troublante. Elle ne dit pas qu'elle "est réelle" mais qu'elle "se sent réelle" ("I feel real"). Deezer tranche début 2026, en ajoutant la mention "généré par IA" à sa discographie.
Source : Instagram (2)Autre exemple : en août 2025, le rappeur français Jul publie le son Toi et moi. Là aussi, les doutes arrivent vite. Le producteur LnKhey publie sur X une vidéo détaillant les nombreux indices concluant à une chanson générée par Suno - la plus grosse plateforme de création musicale par IA. Il y pointe la mauvaise qualité des sons créés par cette plateforme : « si on regarde les fréquences, il n'y a plus aucune information au-delà de 17 000 - 18 000 Hz, alors que sur les autres sons de l'album on trouve des informations jusqu'à 20 000 Hz ». Autre signe : l’absence de véritables silences. L’IA génère un bruit de fond avec « des notes qui traînent, qui ne viennent ni d'un instrument ni d'un effet de mixage ». Il complète l'analyse en montrant les erreurs de construction musicale.
97%
des répondant⸱es n'ont pas su faire la différence entre une musique générée par IA et une musique humaine.
Sondage Deezer et Ipsos (novembre 2025)
Ces éléments laissent penser qu'il serait relativement facile pour un·e auditeur·rice aguerri·e de distinguer les sons générés par l'IA des autres, mais c'est plus complexe que cela. Une étude, publiée en 2025 par l'université Queen Mary de Londres, établit que les deepfakes (faux contenus modifiés numériquement) vocaux sont désormais perçus comme "aussi réalistes" que les voix humaines.
« Laisser le choix aux artistes »
Pour aider les auditeurs·rices à faire la différence et protéger les droits des artistes, le ministère de la Culture a rendu public un rapport en 2025. Il y recommande « la nomination d'un médiateur de l'IA » pour négocier des contrats entre les organismes de gestion collective (OGC) des droits d'auteur (la SACEM, la SCAM...) et les fournisseurs d'IA (FIA) ainsi que la « présomption d'utilisation de contenu protégé » par ces mêmes fournisseurs, explique le ministère de la Culture en réponse à notre mail.
Ce rapport a ouvert à une proposition de loi, votée en première lecture au Sénat le 9 avril dernier. Elle prévoit une présomption d'utilisation des contenus culturels par les IA. Pour Laure Darcos, sa rapporteuse, « le but est d'inverser la charge de la preuve ». « Ce sera désormais aux IA de prouver qu'elles n'ont pas utilisé d'oeuvres proposées par des humains », complète Suzanne Combo, présidente de la Guilde des artistes de la musique, qui est favorable à cette loi. En partant du principe que les IA utilisent des contenus soumis aux droits d'auteur pour alimenter leur modèle et doivent rémunérer les OGC pour cette utilisation : « c'est gagnant-gagnant. Cela va permettre aux fournisseurs vertueux de se mettre à l'abri de contentieux », poursuit Laure Darcos. La loi permettra aussi d'introduire un registre d'opt-in (consentement à l'utilisation), « laissant le choix aux artistes d'accepter ou non d'être moissonné·es par les IA, moyennant rémunération ».
Suzane Combo défend aussi l'instauration d'un « nutriscore de l'IA » qui permettrait au public « d'évaluer le niveau d'utilisation de l'IA dans une oeuvre, avec un sigle commun à toutes les plateformes ». Même son de cloche du côté des auditeur·rices : l'étude de Deezer et Ipsos révèle que 80 % des répondant⸱es estiment que la musique générée par IA devrait être clairement identifiée. Ils⸱elles sont d'ailleurs 45 % à vouloir pouvoir filtrer la musique 100 % IA sur leur plateforme. Ce constat va dans le sens du droit :
L'article 50 du règlement européen sur l'IA du 13 juin 2024 pose des obligations de marquage et d'étiquetage des contenus générés par l'IA.
Ministère de la Culture
Des propositions existent pour protéger les artistes et les rémunérer correctement face à l'explosion de l'IA. Encore faut-il que celles-ci soient respectées. Si le secteur musical agit vite, d'autres sont plus fragiles. « Je suis beaucoup plus inquiète pour des secteurs comme la photographie », conclut Laure Darcos.
*Contacté, le service presse de Deezer n'a pas donné suite à nos sollicitations.
*Contactée, la SACEM n'a pas donné suite à nos sollicitations.
Références :
Deezer Newsroom
Les morceaux générés par l'IA représentent désormais 44 % de l'ensemble des nouveaux titres mis en ligneGEMA et SACEM
AI and MusicTsugi
Que se passe-t-il avec Jorja Smith et l'IAFranceinfo
Sienna Rose, la chanteuse aux millions d'auditeurs, est une IALnKhey sur X
Analyse de la chanson Toi et Moi de JulQueen Mary University of London
Voice clones sound realistic but not (yet) hyperrealisticDeezer et Ipsos
97 % des personnes sont incapables de faire la différence entre une musique entièrement générée par l'IA et une musique créée par des humainsMinistère de la Culture
Rapport de mission relative à la rémunération des contenus culturels utilisés par les systèmes d'intelligence artificielleSénat
Proposition de loi relative à l'instauration d'une présomption d'utilisation des contenus culturels par les fournisseurs d'intelligence artificielleLe Monde
Comment les faux groupes générés par IA déferlent sur la musique, de YouTube à SpotifyPitchfork
AI Music Is Here to Stay. How Do We Reckon With It?Wired
TikTok and the Evolution of Digital BlackfaceNPR / Code Switch
The evolution of blackface in the age of AIInstagram Retour
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