Quitter les réseaux sociaux, y revenir le lendemain : déconnexion impossible ?

Jamais les réseaux sociaux n’ont été autant critiqués : sur Reddit, YouTube ou TikTok, les récits de déconnexion numérique se multiplient. Pourtant, ils n’ont jamais semblé aussi difficiles à quitter.

Par Léa Pippinato

21 juillet 2026

8 min

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Sur les réseaux sociaux

Illustration de l'article : Quitter les réseaux sociaux, y revenir le lendemain : déconnexion impossible ?
Crédit : Nastia Petruk

Jeudi matin, Mathilde attrape son téléphone comme elle le fait des dizaines de fois par jour. Son pouce glisse automatiquement vers l’emplacement habituel d’Instagram. L’application n’est plus là. Trois jours plus tôt, cette chargée de communication de 27 ans l’a supprimée, après une nouvelle soirée passée à faire défiler des vidéos jusqu’à une heure avancée de la nuit. « J’en avais marre de perdre mon temps dessus. J’ouvrais l’application sans raison. Je regardais des choses qui ne m’intéressaient pas vraiment. » L’expérience ne durera pas une semaine : le lundi soir, une amie organise un anniversaire. L’invitation a circulé sur Instagram, l’adresse aussi. Mathilde réinstalle l’application.

Son histoire ressemble à des milliers d’autres : certain·es racontent avoir quitté Instagram pendant un mois. D’autres suppriment TikTok ou Facebook. Tous·tes décrivent à peu près la même sensation : un soulagement temporaire, puis la peur de manquer quelque chose.

Est-ce que quelqu'un ici a réussi à quitter les réseaux sociaux pour de bon ?
Reddit
Je vais vraiment arrêter TikTok, je passe trop de temps dessus.
Tiktok - @theeocharlees

« Je quitte les réseaux » : le nouveau récit du web

Le paradoxe est partout. Sur TikTok, les vidéos intitulées « I deleted Instagram for 30 days » ("J'ai supprimé Instagram pendant 30 jours"), « Why I quit social media » ("Pourquoi j'ai quitté les réseaux sociaux") ou « Digital detox » ("Désintoxication numérique") cumulent des millions de vues. La déconnexion est devenue un contenu à part entière. Certain·es créateurs·rices en ont même fait leur spécialité. Ils·elles publient des vidéos sur les dangers des plateformes, vendent des newsletters consacrées à la sobriété numérique ou proposent des accompagnements pour réduire son temps d’écran.

Le phénomène dépasse largement TikTok. Début juin, l'illustratrice Sixtine Dano publie sur Instagram une série de dessins intitulée « Instagram ruine ma créativité, j'ai décidé de me sevrer ». La publication récolte plus de 26 000 mentions "J'aime" et plusieurs centaines de commentaires d'utilisateurs·rices qui racontent ressentir la même lassitude. Le paradoxe est révélateur : c'est sur Instagram que des milliers de personnes viennent exprimer leur envie... de quitter Instagram.

Instagram ruine ma créativité, j'ai décidé de me sevrer.
Instagram - @sixtine.dano

Pour Nicolas Santolaria, journaliste au Monde, cette contradiction n’a rien d’étonnant. « On peut détester la tournure qu’a prise X, avec des aspects ouvertement propagandistes, la diffusion de fausses informations et un climat d’affrontement idéologique violent tout en continuant à s’y rendre », constate-t-il. Pourquoi ? Parce que demeure encore « le sentiment qu’il s’y passe quelque chose », que certaines voix importantes continuent à s’y exprimer.

En novembre 2024, le Guardian annonce qu’il cesse de publier sur X. Le quotidien britannique évoque une plateforme devenue toxique, marquée par la désinformation, les discours de haine et certaines dérives idéologiques. Pourtant, dans le même communiqué, le journal précise que ses journalistes continueront à surveiller le réseau pour leur travail de veille. Même celles·eux qui claquent la porte gardent souvent un pied dans l’entrebâillement.

Peut-on vraiment reprendre le contrôle ?

Si quitter les réseaux semble si compliqué, c’est parce qu’ils ne sont plus de simples outils de communication. Bien avant TikTok ou Instagram, le sociologue Dominique Cardon identifie déjà cette transformation. Dans son article "Le design de la visibilité", publié en 2008 dans la revue Réseaux (et devenu une référence), il précise que « mieux que les traces de visites, la nouveauté apportée par les sites de social networking tient à la mise en place progressive de la liste d’amis comme principal outil de navigation ». Les plateformes organisent les conditions de la visibilité sociale et décident, par leur architecture et leurs algorithmes, de ce qui sera vu, partagé ou ignoré.

Cette situation n’est pas le fruit du hasard. Dans "En attendant les robots. Enquête sur le travail du clic" (Seuil, 2019), le sociologue Antonio Casilli rappelle que l’individu « reste soumis à des incitations, parfois symboliques (à travers diverses gratifications réputationnelles), parfois économiques (sous la forme de contreparties monétaires ou d’avantages commerciaux), à réaliser des actions dans un environnement social connecté ».

Face à cette logique, l’idée d’un départ collectif revient régulièrement dans le débat public. Chaque crise traversée par les grandes plateformes relance la même question : existe-t-il une vie numérique après les géants du secteur ? Suite au rachat de Twitter par Elon Musk, des centaines de milliers d’utilisateurs·rices ont ainsi ouvert un compte sur Mastodon.

Ce réseau, créé en 2016 par le développeur allemand Eugen Rochko, fonctionne selon une logique radicalement différente. Mastodon appartient à ce que l’on appelle le "Fediverse", un ensemble de services interconnectés fonctionnant grâce à des serveurs indépendants. Chaque communauté fixe ses propres règles de modération et conserve une large autonomie.

Mastodon - Le réseau social qui n'est pas à vendre.
Mastodon

L'engouement est réel, mais limité. Mastodon revendique aujourd'hui environ un million d'utilisateurs·rices actifs·ves mensuel·les, loin des quelque 500 millions annoncés par X.

Pixelfed tente quant à lui d’appliquer cette philosophie au partage de photographies. Lancé en 2018 et souvent présenté comme une alternative à Instagram, le service revendique l’absence de publicité, de traçage publicitaire et de mécanismes destinés à maximiser le temps passé à l’écran. Son créateur, le canadien Daniel Supernault, défend régulièrement l’idée d’un réseau social recentré sur les contenus eux-mêmes plutôt que sur la recherche permanente d’engagement. L’objectif consiste à réduire la pression exercée par les logiques de visibilité qui dominent les grandes plateformes.

Explore + Share beautiful photos and videos - Pixelfed
Pixelfed

Là encore, la plateforme progresse sans bouleverser l'équilibre du secteur. Pixelfed revendique environ un million d'inscriptions, tandis qu'Instagram dépasse les trois milliards d'utilisateurs·rices actifs·ves mensuel·les.

Depuis plus de dix ans, l’association française Framasoft défend quant à elle un Internet plus décentralisé et moins dépendant des grandes entreprises technologiques. Sa campagne "Dégooglisons Internet", lancée en 2014, ne visait pas seulement à proposer des outils alternatifs. Elle cherchait aussi à sensibiliser le public aux conséquences de la concentration du Web entre les mains de quelques acteurs privés. L’association a ainsi développé ou popularisé des services libres comme Framadate pour les sondages, Framaspace pour le travail collaboratif ou encore PeerTube, une plateforme vidéo décentralisée pensée comme une alternative à YouTube.

Services libres
Framasoft

Aujourd'hui, l'association compte 68 serveurs physiques et revendique près de 6,5 millions de visites par mois sur l'ensemble de ses plateformes. Son logiciel PeerTube fédère environ 1800 plateformes indépendantes, qui hébergent près de 1,3 million de vidéos. Ces chiffres montrent que les alternatives existent et rassemblent de véritables communautés. Elles sont toutefois bien loin de rassembler autant d'utilisateurs·rices que les géants du numérique. Leur principal obstacle n'est pas tant technique que social : les utilisateurs·rices restent là où se trouvent déjà les proches, les médias, les créateurs·rices de contenus ou les institutions qu'ils·elles suivent.

La déconnexion totale reste rare. À la place, beaucoup gardent leurs comptes mais désactivent les notifications, suppriment certaines applications de leur téléphone sans fermer leurs profils, déplacent leurs échanges vers des groupes Signal, des newsletters ou des serveurs Discord plus restreints. Peut-être que la véritable alternative ne se trouve finalement pas dans la promesse d’un départ définitif, mais plutôt dans la capacité à choisir davantage les espaces numériques que nous fréquentons et la place que nous acceptons de leur accorder dans nos vies.

Références :

[Photo de couverture : Nastia Petruk]