De l'enthousiasme à la méfiance : de plus en plus de jeunes rejettent l'IA

Alors que l'IA s'immisce dans tous les domaines, de plus en plus de personnes - notamment les jeunes - font preuve de méfiance face à cette nouvelle technologie. Parfois jusqu'à entreprendre des actions de sabotage, à titre individuel ou collectif.

Par Marie Férey

9 juillet 2026

10 min

Partager cet article

Sur les réseaux sociaux

Illustration de l'article : De l'enthousiasme à la méfiance : de plus en plus de jeunes rejettent l'IA
Crédit : Curated Lifestyle

Selon une enquête publiée en avril 2026 par Gallup, la Walton Family Foundation et GSV Ventures, seul·es 18% des 14-29 ans ont déclaré ressentir de l’espoir en matière d’IA. L’enthousiasme des jeunes adultes pour l’intelligence artificielle a également diminué, et près d’un tiers des personnes interrogées ont indiqué que l'IA les mettait en colère : baisse de la créativité, scepticisme quant à son utilité, anxiété liée à ses impacts... nombreuses sont les raisons de ce ressentiment.

Une génération qui utilise l’IA - mais s’en méfie

Bien que la Gen Z (terme désignant les personnes nées entre 1997 et 2012) utilise fréquemment l'IA, c'est aussi une génération qui devient de plus en plus sceptique, et même négative, vis-à-vis de cette technologie.

Lors de plusieurs cérémonies étudiantes qui se sont déroulées en mai 2026 aux Etats-Unis, des personnalités venues faire des discours dans des universités ont été huées alors qu’elles faisaient l’éloge de l’IA. C’est le cas de Gloria Caulfield, figure emblématique de l'immobilier en Floride, Eric Schmidt, ancien PDG de Google, ou encore Scott Borchetta, PDG du label de musique Big Machine Records.

Bref, les jeunes protestent, et pas uniquement lors de leur remise de diplôme : 44% des travailleurs·ses de la génération Z ont admis saboter la stratégie d'IA de leur entreprise, selon un rapport publié par le cabinet d'agents d'IA d'entreprise Writer et le cabinet de recherche Workplace Intelligence. Ce sabotage prend diverses formes :

  • La saisie d'informations confidentielles dans des outils d'IA accessibles au public.
  • L'utilisation d'outils d'IA non approuvés par leur employeur.
  • Le refus catégorique d'utiliser les outils d'IA.
  • La falsification des indicateurs de performance pour donner l'impression que l'IA n'est pas à la hauteur.
  • La production délibérée d’un travail de moindre qualité afin de faire passer l'IA pour moins efficace.

Outre ces actes individuels, des actions collectives ont aussi été organisées : tribunes, pétitions ou encore manifestations, comme par exemple à l'Université de Columbia ou encore à celle d'Indianapolis.

Une enquête mondiale menée auprès de 3 750 cadres et employé·es dans 14 pays, réalisée par WalkMe, filiale de SAP, dans le cadre de son cinquième rapport annuel « State of Digital Adoption » (2026), estime qu'environ huit employé·es sur dix évitent ou rejettent activement cette technologie.

Saboter l’IA… mais pourquoi ?

Ce phénomène peut s’expliquer de diverses manières. Le motif qui revient le plus tient en 4 lettres : FOBO, qui signifie Fear Of Becoming Obsolete, c’est-à-dire la crainte d’être remplacé·e par une IA. En effet, pour beaucoup de jeunes, l’IA représente surtout une menace pour leur emploi : parmi les travailleurs·ses qui ont admis avoir saboté la technologie de l'IA de leur entreprise, 30% ont cité la crainte qu'elle ne prenne leur emploi.

Cette peur n’est pas injustifiée. Selon le cabinet de recherche sur le travail Revelio Labs, les offres d'emploi pour les débutant·es aux États-Unis ont globalement diminué d'environ 35% depuis janvier 2023, l'IA jouant un rôle important dans ce phénomène. Certaines entreprises ont déjà licencié du personnel, comme Salesforce, qui réduit ses effectifs depuis deux ans, ou encore Amazon, qui a annoncé fin janvier la suppression de 16 000 postes dans le monde pour accélérer sur l'IA.

En France également, 16,3% des emplois, soit près de 5 millions de personnes, pourraient être menacés par l’intelligence artificielle d’ici deux à cinq ans, selon une étude de l’Observatoire des emplois menacés et émergents et de la Coface.

De nombreux·ses employé·es pointent aussi le manque d’efficacité des outils d’IA : l'enquête WalkMe a révélé que, même si 81% des dirigeant·es pensent que leurs déploiements d'IA ont "considérablement amélioré la productivité", les employé·es perdent en réalité huit heures par semaine à nettoyer après les dégâts causés par l'IA, ce qui équivaut à 51 jours de travail par an.

Parmi les autres inquiétudes citées, on retrouve :

  • Les conséquences écologiques du développement de l’IA.
  • Les risques de sécurité liés à cette technologie.
  • La crainte d’une baisse de la créativité.
  • La peur de perdre la capacité à penser de manière critique.
  • Le remplacement de l’interaction humaine.
  • Les risques de désinformation.

Des appels à réguler l’IA

Ces craintes ne sont pas ressenties uniquement par des jeunes aux États-Unis, bien qu’il s’agisse du pays où les personnes sont les plus inquiètes concernant le développement de l’IA : 70% des américains pensent qu'elle évolue trop vite.

Share of respondents who say the increased use of Al in daily life makes them feel... •More concerned than excited •Equally concerned and excited More excited than concerned US 50% 38% 10% I* Canada 45% 45% 9% UK 39% 46% 13% France 35% 49% 15% Germany 29% 53% 17% • Japan 28% 55% 16% Israel 21% 34% 29%  India 19% 39% 16%  South Korea 15% 61% 22%  Poll conducted Mar. 24-30, 2025 with a total of 3,605 respondents. MoE +1.9%.  Chart: Jeronimo Gonzalez/Semafor • Source: Pew Research
Plutôt enthousiastes, ou inquiet·es ? Ce graphique donne un aperçu du rapport que les citoyen·nes entretiennent avec l'IA (Source : Semafor / pew Research)

De nombreuses personnes - dont le pape Léon XIV - demandent donc une régulation de l’IA, estimant indispensable d’imposer des règles ou des limites aux entreprises du secteur, et des sanctions quand elles ne la respectent pas. L’ONU, qui prend le sujet au sérieux, a lancé début 2026 une commission pour un "contrôle humain" de l'intelligence artificielle. Au niveau européen, l’AI Act vise également à établir un cadre juridique et limiter les risques liés à l’IA.

Ainsi, bien que cette technologie soit très utilisée par les jeunes, de plus en plus de "vegans de l’IA" (selon l'expression de David Joyner, chercheur à l'Institut de technologie de Géorgie), refusent maintenant de l’utiliser pour des raisons éthiques. Il est donc grand temps de réguler l’IA pour mieux la contrôler.

Références :