L'Espagne combat les violences numériques faites aux femmes : l'Europe suivra-t-elle ?

Les femmes sont les principales victimes d'actes malveillants en ligne, notamment de cyberharcèlement - souvent à caractère sexuel. Face à l'explosion de contenus haineux et de montages pornographiques générés par IA, certains Etats-membres de l'Union européenne se mettent à élaborer des législations spécifiques pour les protéger.

Par Mélissa Albanese

3 juillet 2026

4 min

Partager cet article

Sur les réseaux sociaux

Illustration de l'article : L'Espagne combat les violences numériques faites aux femmes : l'Europe suivra-t-elle ?
Crédit : Andrej Lišakov

Début 2026 le gouvernement espagnol a présenté un projet de loi, porté notamment par le ministre de la justice Felix Bolaños, visant à lutter contre les deepfakes à caractère sexuel. Ces contenus sont des images, des fichiers audio ou des vidéos manipulé⸱es par l’IA pour donner l’impression qu’une personne dit ou fait quelque chose, alors que ce n'est pas le cas. Ce phénomène, en forte expansion, touche massivement les femmes :

98 %

des deepfakes relèvent de la pornographie non consentie, et 99% de ceux-ci représentent des femmes.

ONU Femmes

Face à cette situation, le premier ministre Pedro Sanchez a demandé l’ouverture d’enquêtes pénales visant plusieurs grandes plateformes numériques telles que X, Meta et TikTok. Il accuse notamment ces entreprises de faciliter la création et la diffusion de contenus sexualisés, portant atteinte "à la santé mentale, à la dignité et aux droits de nos fils et de nos filles".

L’attention se porte particulièrement sur l’assistant IA Grok, disponible sur le réseau social X, utilisé pour générer des images dénudant artificiellement des femmes. Ces dérives ont conduit plusieurs autorités européennes, dont l’Irlande et la Commission européenne, à ouvrir des enquêtes dans le cadre du Digital Services Act (règlement européen sur les services numériques entré en vigueur en août 2023).

Le projet espagnol ne se limite pas à sanctionner les auteurs⸱rices de ces contenus : il interroge aussi la responsabilité des plateformes et des algorithmes dans la diffusion des violences sexistes. Son objectif est donc avant tout de créer des environnements numériques sécurisés, notamment pour les mineur⸱es.

Un défi qui concerne l'ensemble des citoyen⸱nes européen⸱nes

500%

c'est le pourcentage d'augmentation des cas de deepfakes entre 2019 et 2023.

Collectif français Féministes contre le cyberharcèlement

Au-delà des chiffres, c’est par la prise de parole de certaines célébrités que ces violences ont pu être dénoncées. Des créatrices de contenu, comme la streameuse Maghla, ont mis en évidence le harcèlement sexuel dont elles sont victimes en ligne, incluant des montages pornographiques sur leur photos mises en ligne, des propos violents et une objectification de leur corps. Ces attaques s’inscrivent dans une continuité avec les violences sexistes plus traditionnelles, mais elles sont amplifiées par la rapidité de diffusion, l'anonymat et les outils techniques offerts par les plateformes numériques. Les conséquences de ces actes de cybermalveillance sont particulièrement graves pour les victimes : une sur dix déclarait avoir déjà eu des pensées suicidaires.

Le 26 mars dernier, le sujet a été examiné à l’échelle européenne. Le Parlement européen a adopté une mesure visant à interdire les systèmes d’intelligence artificielle capables de générer des images intimes sans consentement, avec une très large majorité (569 voix pour et 45 contre). Le texte doit encore être négocié avec le Conseil de l’Union européenne avant son adoption définitive.

En Allemagne, plusieurs milliers de personnes se sont rassemblées le 29 mars 2026 lors d’une manifestation contre les violences sexistes et sexuelles en ligne. Cette mobilisation est intervenue dans un contexte marqué par les accusations portées par l’actrice et présentatrice Collien Fernandes à l’encontre de son ancien partenaire. Celui-ci est notamment mis en cause pour la création et diffusion de fausses vidéos pornographiques de son ex-compagne. En réaction, le gouvernement social-démocrate a indiqué qu’un projet de loi serait présenté très prochainement afin de punir pénalement la création et la diffusion de deepfakes à caractère pornographique.

Et en France ? Une loi adoptée l’année dernière prévoit des sanctions pouvant aller jusqu’à deux ans de prison et 75 000 euros d’amende pour les auteurs⸱rices de deepfakes sexuels.

La proposition de loi espagnole apparaît ainsi comme une tentative ambitieuse de régulation à l’ère d’une l’intelligence artificielle de plus en plus puissante et performante. Cependant, il reste de nombreux défis à relever. L’efficacité de ces mesures dépendra notamment de leur application concrète, et de la coopération internationale dans un espace numérique sans frontières.

Références :