L'IA : un outil conçu par les hommes, subi par les femmes ?

Un rapport de l'Organisation des Nations Unies montre que l'utilisation de l'IA générative dans le cadre des échanges sur Internet conduit à invisibiliser les femmes, victimes d'attaques violentes reposant sur ces technologies. Leurs réactions : s'auto-censurer en ligne, disparaître de l'espace public et plus largement, ne pas utiliser cette technologie.

Par Hugo Ruher

19 aout 2026

6 min

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Crédit : Nick Fancher

En mai 2025, l'étendue de la puissance nocive de l'intelligence artificielle générative est devenue visible auprès du grand public. Sur le réseau X, les utilisateurs⸱rices pouvaient demander en un seul message à l'agent IA Grok de réaliser n'importe quelle image. Résultat : les requêtes ont essentiellement consisté à déshabiller des femmes, parfois même des mineures. Ceci a déclenché une génération sans précédent de deepfakes, images fausses mais réalistes construites grâce à l'intelligence artificielle, montrant des personnalités ou des anonymes de manière dénudée. Et si, confrontés aux réactions indignées, X et son propriétaire Elon Musk ont fait machine arrière en bridant Grok afin d'empêcher ce type d'utilisation, le mal était fait.

Il y a quelques années, l'IA n'était « pas un sujet »

Pendant cette période, une enquête a été menée sous la direction d'ONU Femmes (branche de l'Organisation mondiale des Nations Unies dédiée à l'égalité des sexes). Une équipe de scientifiques a fait passer un questionnaire à 641 femmes présentes sur les réseaux sociaux pour leur demander si elles subissaient des violences en ligne liées à l'IA. « Nous avions déjà mené une étude similaire en 2020, raconte une des autrices, Pauline Renaud, du département de journalisme de l'Université City St George à Londres. Mais à l'époque, l'IA n'était même pas un sujet. Tout a changé très vite. »

12% des femmes interrogées disent avoir reçu des photos à caractère sexuel non sollicitées, et 6% ont été visées par des deepfakes ou autres médias manipulés par IA. Des chiffres pouvant paraître relativement bas mais qui inquiètent les autrices du rapport, notamment car les cas se multiplient lorsqu'il s'agit de femmes identifiées comme des activistes ou des défenseuses des minorités.

L'IA n'a pas déclenché les attaques contre les femmes. En revanche, elle les a facilité, avec la nudification qui pousse les utilisateurs à se servir de cet outil.

Pauline Renaud

Face à cela, bon nombre de commentaires autour de ces pratiques ont évoqué un "détournement" de l'IA à des fins malveillantes, comme si la possibilité de créer ainsi des images de toutes pièces n'était pas destinée à ce type d'utilisation. Mais l'avalanche de ce type de contenus est telle qu'il est permis d'en douter.

3 millions

d'images sexualisées ont été produites par Grok en l'espace de onze jours, dont 23 000 impliquant des enfants.

Center for Countering digital hate (ONG luttant contre la désinformation en ligne)

Des technologies très masculines

Solène Delecourt, chercheuse à l'UC Berkeley travaillant sur l'usage de l'IA par les femmes, n'est pas particulièrement surprise :

Il s'agit d'une technologie qui a avant tout été créée par des hommes, et dont les femmes sont toujours exclues.

Solène Delecourt

Ce type de processus se retrouve dans la plupart des nouvelles technologies informatiques, créées et diffusées parmi des professionnel⸱les où les femmes souvent sous-représentées. Il y a d'emblée un écart entre les utilisateurs et les utilisatrices, celles-ci étant moins nombreuses dès le début.

Ainsi, la chercheuse cite en exemple une autre technologie aujourd'hui largement présente dans notre quotidien : « le Cloud s'est d'abord développé dans des cercles informatiques dominés par les hommes. Ils l'ont ensuite transmis à leurs collègues ou amis, encore majoritairement des hommes. Puis, seulement dans un deuxième temps, lorsque la technologie s'est démocratisée, le Cloud s'est mis à être utilisé indifféremment par des hommes et des femmes. » Mais pour l'IA, c'est différent :

Dans notre dernière enquête [publiée chez Harvard Business School, ndlr] nous constatons que les femmes sont 22% moins nombreuses que les hommes à utiliser l'IA. Cela ne peut pas s'expliquer par la diffusion par réseau, étant donné que la technologie est aujourd'hui devenue grand public. L'écart aurait dû disparaître.

Solène Delecourt

Pour reprendre l'analogie avec le Cloud, un écart persistant aurait pu s'expliquer par le fait que les hommes sont plus nombreux à travailler dans le secteur informatique, et que l'utilisation de la technologie demandait un certain bagage technique qu'ils étaient majoritaires à posséder. Au contraire, l'IA est censée être un moyen de faciliter des tâches jugées compliquées. Il n'y aurait donc aucune raison à ce que les femmes s'en détournent.

Et si celles qui refusent cette technologie avaient raison ?

« Il y a plusieurs autres causes plus globales à chercher dans les différences sociales et culturelles entre les genres, détaille Solène Delecourt. Tout d'abord, les femmes ont en règle générale davantage de contraintes sur leur temps, ce qui ne leur laisse pas le luxe de se mettre à une nouvelle technologie qui demande d'expérimenter, de rater et de réessayer pour créer quelque chose. Et puis il y a aussi certainement un manque de confiance, et d'enjeux éthiques qu'elles sont plus disposées à percevoir que les hommes. » Et pour cause : ce sont elles qui sont les premières cibles des violences liées à l'IA, comme l'a montré le rapport de l'ONU Femmes.

Les personnes que nous avons interrogées voient avant tout l'IA comme une arme tournée contre elles. En réaction, elles s'autocensurent, voire disparaissent complètement de l'espace public sur les réseaux sociaux, de peur que ce qu'elles disent ou montrent ne puisse être détourné contre elles.

Pauline Renaud

Ainsi, l'expérience des utilisatrices influe la manière dont elles considèrent la technologie. La voir mise au service d'hommes attaquant les femmes sur les réseaux sociaux n'est pas la meilleure publicité que l'on pourrait imaginer en faveur de l'IA générative. Cela dit, les "prouesses" de Grok ne représentent pas tout ce dont est capable l'intelligence artificielle, et résumer tout ce pan de la technologie à cela peut paraître abusif. Pourtant, l'étude de Solène Delecourt souligne une absence des femmes dans l'utilisation globale de l'IA.

« Nous n'avons sans doute pas assez de recul pour expliquer ce manque d'adhésion », reconnaît la chercheuse. « Cela dit, peut-être qu'elles ont tout simplement raison ! Les gains de productivité liés à l'IA ne sont pas si évidents, et les recherches sur le sujet ne sont pas unanimes. » En résumé, une technologie à l'utilité limitée, voire inexistante, se retrouve transformée en vectrice de violences contre les minorités - expliquant en partie le désintérêt de la part d'une large part de la population.

Références :