Et si l’IA était déjà en train de reprogrammer nos émotions ?
L'IA prend de plus en plus de place dans nos échanges : réponses automatiques de chatbots, images et vidéos fabriquées de toutes pièces... mais à force d’entendre des voix lissées, de contempler des faux sourires en visio, cette technologie pourrait-elle un jour modifier nos émotions ? L’intelligence artificielle façonnerait-elle inconsciemment les êtres humains qui conversent avec elles ?
Par Julie Falcoz
18 juin 2026

Quelle est votre astuce pour ne pas oublier un rendez-vous médical ou un événement à venir ? En général, vous le notez dans votre agenda (électronique ou pas) et vous vous mettez un rappel. Ce faisant, vous déléguez une partie de votre mémoire : « Plutôt que de faire l’effort d’encoder l’information dans notre mémoire, nous allons l’écrire quelque part », explique Nadia Guerouaou, docteure en neurosciences, psychologue clinicienne et autrice du livre Notre cerveau sous influence (éditions Eyrolles - 2026).
C’est comparable à l’"effet Google" : nous ne mémoriserions plus des informations aisément accessibles sur les moteurs de recherche parce qu’elles sont facilement retrouvables. Notre mémoire serait donc en train d’être reconfigurée par les outils que nous utilisons.
Dans son essai, Nadia Guerouaou fait également le lien avec les nombreuses technologies utilisées pour s’exprimer à notre place comme les chatbots ou les LLM (Large Language Models, qui se trouvent à la base des agents conversationnels) : « L’externalisation de nos émotions est déjà en cours puisque ces outils - ce que j’appelle l’intelligence artificielle générative émotionnelle - peuvent déjà s’exprimer comme nous, que ce soit sur notre visage ou dans notre voix ».
Des émotions moins spontanées qu'on ne l'imagine
Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi vous souriez ? Ce pourrait-être une réaction spontanée à un moment de joie, une blague entendue ou simplement un sentiment de bien-être. Et si l’on vous disait que vous souriez parce que c’est "désirable" dans notre société actuelle ? On ne souriait pas dans la Rome antique ni pendant la Renaissance. Notre sourire s’élargit à partir du XXème siècle pour devenir ce qu’il est aujourd’hui... notamment sur les selfies.
Comme le souligne Nadia Guerouaou : « Au fil de l’histoire et des différentes technologies de plus en plus utilisées, le sourire est devenu un emblème de la présentation de soi et s’inscrit dans une historicité de notre expressivité émotionnelle, même si on le fait de manière automatique, sans même avoir conscience des règles qui nous sont imposées ». C’est ce qu’elle nomme "l’IAffectivité" : une affectivité imprégnée par les technologies d’intelligences artificielles génératives émotionnelles.
Ce ne sont pas les intelligences artificielles qui ressentent pour nous, mais plutôt notre propre sensibilité qui est façonnée par la manière dont nous serions contrôlés et guidés par les normes encodées dans cette technologie.
Nadia Guerouaou
Il n’est toutefois pas nouveau que nos émotions se façonnent au fil du temps. Dans L’histoire des Sensibilités, l’historien Hervé Mazurel informe qu'elles sont susceptibles de transformations profondes au fil du temps, des évolutions culturelles et des métamorphoses de notre paysage émotionnel. « En fait, nos émotions sont mortelles. C’est le masque affectif, les codes qui nous permettent de montrer, ou pas, ce qui est jugé comme étant acceptable ou non » résume Nadia Guerouaou.
Un être influençable
Pour l’enseignante-chercheuse Beatrice Biancardi, spécialisée en interaction humain/machine socio-affective, l'humain est un être influençable : « Avec la synchronisation comportementale, une personne s’adapte naturellement à la façon de parler de l’autre interlocuteur. »
Et ce, même avec des machines, puisque dès les années 90 les chercheurs⸱ses étasunien⸱nes Clifford Nass, Jonathan Steuer et Ellen R. Tauber définissent le paradigme "Computers as Social Actors" (CASA) qui met en lumière notre tendance à attribuer nos propres normes sociales à des machines et à les percevoir comme des acteurs sociaux, interagissant avec comme si c’était des personnes. D’ailleurs, certains chatbots maîtrisent tellement bien notre langage que cela renforce cette impression d’être face à un être humain.
L’intelligence artificielle simule parfaitement, reprend nos signes sociaux, nos expressions faciales, nos sourires, nos voix et même le débit de parole mais c’est pourtant un programme d’ordinateur qui travaille avec la probabilité.
Beatrice Biancardi
De son coté, Tatjana Nazir, chercheuse CNRS au laboratoire Sciences cognitives et sciences affectives à Lille, s’est aperçue pendant ses recherches que malgré le paradigme CASA, il existe tout de même une hiérarchie entre l’homme et la machine : « Dès qu’une entité est perçue comme artificielle, il devient plus facile de lui attribuer un statut inférieur. Et le respect peut vite s’éroder : impatience, condescendance, comportements de domination, voire agressivité. Comme si on avait perdu toute notion d’éducation face à l’intelligence artificielle », révèle-t-elle. Qui n’a jamais perdu patience avec Chat GPT, ne s'est jamais énervé sur Alexa ?
"Souriez, vous êtes normalisé⸱e"
Mais à force de voir des faux sourires en visio et d’entendre des voix trafiquées, que risque-t-on ? « Que l’être humain reprenne le style utilisé par l’intelligence artificielle et soit influencé dans la façon de se comporter, sur le long terme », prévient Beatrice Biancardi. « Mais cela serait difficile à mesurer au niveau méthodologique. »
Nadia Guerouaou va plus loin et parle de standardisation et de domestication de nos émotions : « En déléguant notre sourire, ce n’est pas seulement une perte de la manière dont nous sourions. Nous sommes en train d'apprendre à sourire d'une certaine manière, une manière qui répond à des normes qui ne sont pas forcément celles de notre société. Ce n’est pas qu’une perte, les possibles conséquences sont plus vastes ». Souriez, vous êtes désormais normalisé⸱es...
Références :
National Library of Medicine
Google effects on memory: cognitive consequences of having information at our fingertipsFrance Culture
Comment l'IA générative façonne-t-elle nos émotions ?CESI
Souriez, vous êtes analysés !ResearchGate
Computers are social actorsHAL
Beyond Explicit Acknowledgment: Brain Response Evidence of Human Skepticism towards Robotic Emotions

