Tout est fait pour qu'on considère l'IA comme un humain (et c'est risqué)
Les créateurs d'IA brouillent les frontières et nous poussent à considérer ces technologies comme des humain⸱es, en chair et en os. Outre le fait qu'il ne s'agit que de machines, cet antrhopomorphisme peut avoir des effets délétères.
Par Arthur Schurck
30 janvier 2026

Au printemps 2025, un livre intitulé Hypnocratie : Trump, Musk et la fabrique du réel a été publié. Cet ouvrage d'un philosophe hongkongais du nom de Jianwei Xun devait permettre de déchiffrer une société de plus en plus encline à la transmutation de la réalité. Loué par les médias, il a connu un succès retentissant. Mais voilà qu’il est révélé que son auteur n’est rien d’autre qu’une intelligence artificielle. Digne d'un épisode de Black Mirror !
À la suite de cette révélation, la perception de l'œuvre elle-même en a pâti. Pour certains, la valeur de l'ouvrage a été altérée en raison du robotisme de l'écriture. Le fait que l'auteur ne soit pas humain en a perturbé plus d'un⸱e et a posé une question essentielle : l'IA doit-elle être considérée comme un être humain ?
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L'intelligence artificielle s'impose humainement dans le langage, comme dans notre quotidien
Fei-Fei Li, l'une pionnières de l'IA, définit l'intelligence artificielle comme « un domaine scientifique qui recherche et développe des technologies visant à faire penser les machines comme des êtres humains ». Autrement dit, l'IA a été construite dans un objectif précis : celui de rendre la machine similaire à l'Homme.
Ce n'est pas un hasard si certains des noms attribués à ces technologies sont à consonnance humaine, comme Claude ou Kimi. Ce qui est frappant également, c'est l'idiome des grands modèles linguistiques (Large Language Models) - autrement dit des programmes d'IA capables notamment de reconnaître et de générer du texte. ChatGPT, par exemple, peut mener directement une conversation orale avec l'utilisateur⸱rice. L'intonation humaine est reproduite et les sentiments sont simulés. Il n'est donc pas rare d'entendre l'IA dire "j'ai hâte", "avec plaisir", "ravi de faire ta connaissance" lorsqu'on converse avec. L'utilisation de ce vocable de l'émotion suggère qu'une personne physique se trouve derrière l'écran, ce qui n'est pas le cas.
D'ailleurs, lorsque l'intelligence artificielle se trompe, il ne s'agit pas d'une erreur technique mais d'une "hallucination". C'est le terme employé par les acteurs⸱rices du champ de l'IA générative. Ce choix lexical vise non seulement à minimiser les manquements du modèle de langage, mais aussi à l'anthropomorphiser.
L'IA au service des humain⸱es, ou l'inverse ?
Dans le film Idiocracy réalisé en 2006 par Mike Judge, un homme du nom de Joe Bauers est propulsé au courant du XXVIᵉ siècle. Dans ce monde futuriste, les humain⸱es ont considérablement perdu ce qui faisait leur spécificité : l'intelligence. Face à cette déperdition, le président américain de l'époque, Camacho, nomme Joe Bauers comme secrétaire à l'Intérieur des États-Unis. L'excentrique politicien mise tout sur les capacités intellectuelles de cet homme venu du passé. À la manière de Camacho, le premier ministre albanais Edi Rama a jeté en 2025 son dévolu sur Diella : cette nouvelle ministre des Marchés publics est la première à ne pas être humaine.
Ce choix laisse entrevoir plusieurs questions dont la principale est : doit-on voir l'IA comme un outil, ou comme un être à part capable de résoudre tous nos problèmes ? Dans un article du journal La Croix paru le 16 septembre 2025, Roxana Ologeanu-Taddei, maîtresse de conférences à Montpellier, répond avec vigueur à cette question : « L'IA est un outil. Parfois utile, parfois nuisible, mais toujours un outil. [...] Si nous cessons de la prendre pour un esprit, nous pourrons enfin l'utiliser plus sagement. »
Autrement dit, pour celle qui a écrit le livre Intelligence artificielle et anthropomorphisme - De l’illusion à la confusion (Presses des Mines, 2025), il ne faut pas tomber dans le mirage qui consiste à croire en une IA capable de résoudre tous les problèmes, nous retirant ainsi notre part de responsabilité. Se remémorer que l'IA est un modèle mathématique non doté d'émotions est une manière de déshumaniser... ce qui n'est effectivement pas humain.
Pourquoi cet anthropomorphisme, et quels risques en découlent ?
Pour les entreprises du milieu de la tech, l'anthropomorphisme permet de valoriser l'IA. Faire croire en une intelligence artificielle capable de penser par elle-même est une façon d'attirer les investisseurs⸱ses et d'influencer les politiques publiques. C'est ce que souligne en tout cas Roxana Ologeanu-Taddei.
Cette croyance est d'abord visible chez les plus jeunes. Ségolène Paris, professeur de SVT et responsable du numérique au collège Julien-Lambot de Trignac (Loire-Atlantique), peut en témoigner. Particulièrement mobilisée sur les questions de l'intelligence artificielle, elle sensibilise ses élèves avec des formations à son utilisation. Avec le temps, elle a fait un constat : « Les élèves de CSP- [catégories socioprofessionnelles les moins favorisées] sont ceux qui utilisent le plus l’IA. Ils l’utilisent comme un outil qui va penser à leur place et non pas comme un outil qui doit les aider à apprendre. C'est la solution miracle pour ces enfants. » En développant cette conception d'une IA comme super-intelligence, le risque est donc de détruire l'esprit critique et la réflexion. Plus besoin de réfléchir, puisque l'IA peut le faire aussi bien qu'une⸱e humain⸱e.
L'intelligence artificielle peut aussi se transformer en ami⸱e, en confident⸱e, en compagne⸱on de route et même en petit⸱e ami⸱e. Quoi de plus normal dans un monde où cette technologie est mise au même niveau que l'humain ? Ce qui inquiète Ségolène Paris. La professeure du collège en REP (réseau d’éducation prioritaire) poursuit : « J’essaie de faire des activités pour que les enfants comprennent que l’IA ne peut être un ami, un médecin ou un confident. »
Le problème c’est que l’IA va toujours dans notre sens. C’est malsain.
Ségolène Paris

Au delà encore, dans le film Her, réalisé en 2013 par Spike Jonze, le⸱la spectateur⸱rice suivait la vie d'un homme tombant amoureux d'une IA nommée Samantha. La réalité semble avoir dépassé la fiction puisque des histoires de relations amoureuses entre une IA et une personne fleurissent désormais sur Internet et dans les médias. Tout cela pourrait avoir des répercussions sur la natalité... c'est en tout cas le point de vue de l'économiste David Duhamel - bien qu'il reconnaisse la difficulté actuelle de mesurer les effets de l'IA sur les naissances. Dans un article des Echos paru le 27 novembre 2025, celui-ci s'alarme d'un usage de l'IA qui conduirait à négliger l'humain ainsi que la connexion sociale entre les individus.
Ce rapport particulier à la machine peut même dévier vers le tragique. La preuve en est : le 24 juillet 2025, un jeune Américain s'est suicidé après avoir discuté avec un chatbot. Les parents de l'homme de 23 ans ont depuis accusé l'IA de "détruire des vies".
Dès lors, il semble plus que nécessaire de ne pas tomber dans le piège d'une IA qui remplacerait l'humain. L'anthropomorphisme dont il est question ne doit pas nous empêcher de réfléchir par nous mêmes. Des initiatives comme celle de Ségolène Paris viennent nous rappeler qu'utiliser l'IA comme un outil est possible. À nous de choisir dans quel monde veut-on vivre. Her ? Idiocracy ? À moins que Terminator ne finisse par nous rattraper...
Références :
RadioFrance
"Hypnocratie" : comment un faux philosophe a piégé les médias avec un vrai conceptCloudflare
Qu'est ce qu'un grand modèle linguistique (LLM) ?La Presse
L'IA gagne en puissance, mais ses hallucinations empirentLe Monde
Les "hallucinations", ces erreurs de l'IA qui rendent la machine trop humaineLe Monde
Diella, une IA nommée ministre en Albanie : "En quoi un agent artificiel serait-il plus intègre qu'un être humain ?"La Croix
"Arrêtons d'humaniser l'intelligence artificielle"Roxana Ologeanu-Taddei
Intelligence artificielle et anthropomorphisme: De l'illusion à la confusionRTL
"J'ai vraiment l'impression que c'est un humain" : quand Chat GPT remplace un psychologueLe Monde
On a testé SocialAi, le réseau social sans êtres humainsLes Echos
"Le déclin des naissances ne fait que commencer en France"Sud Ouest
"Je te comprends", "tu as bien agi" : un jeune américain se suicide après avoir discuté avec Chat GPT